28 Juin 2017
Introduction
La lumière, que ce soit celle qui éclaire les yeux, celle qui éclaire l’esprit ou celle qui éclaire les cœurs, est ce qui permet aux choses d’être clairement perçues ou pensées. En français, le champ lexical pour parler de la connaissance ou de la vérité est intimement lié à la lumière : lorsque nous sommes certains d’une chose nous disons « C’est clair ! » ou nous disons « Je vois ! » pour dire « Je comprends ! » Cela se retrouve dans toutes les traditions philosophiques et religieuses.
Chez les philosophes, Platon, dans la célèbre allégorie de la caverne, utilisera le registre métaphorique de l’ombre et de la lumière pour illustrer l’itinéraire du philosophe qui se délivre des ténèbres pour grimper vers la lumière et enfin contempler le Soleil. Cette association de la lumière à la puissante clarté du soleil se retrouvera ensuite chez les philosophes modernes.
Dans les Traditions religieuses monothéistes, la parole divine est lumière du monde qui sort la matière des ténèbres du chaos et lui donne son ordre (étymologie de « cosmos »). Si le soleil est la source de la lumière sensible qui rend visibles les choses, Dieu est la lumière spirituelle qui permet d’accéder aux vérités ultimes.
Il est aujourd’hui courant de parler en français des lumières pour désigner le XVIIIe siècle. Ce passage du singulier au pluriel n’est pas anodin. Dès le début du XVIIIe siècle, on va décliner deux significations au mot « lumière » :
Cela conduira à cette vision manichéenne d’un monde où s’affrontent la civilisation « des lumières » face aux autres cultures ou nations déclarées « obscurantistes ». On proclamera alors le « combat des lumières » qui justifiera l’injustifiable : de la traite des noirs aux génocides amérindiens, des entreprises coloniales jusqu’aux dernières guerres impérialistes. Il y aura donc des hommes, des peuples ou des civilisations « éclairés » et d’autres qui ne le sont pas. On devine alors que la « classe des hommes éclairés » se sent vocation pour prendre en main le destin des peuples, non pas dans son intérêt propre, mais afin de « répandre les lumières…
Et ces lumières ne sont pas seulement un symbole appartenant au monde de la pensée, elle a aussi une signification socio-économique réelle. Tout doit être mis en lumière et la modernisation a même fait de la nuit, le jour. Les villes sont éclairées en permanence pour travailler et consommer jusqu’à la démesure car la productivité et la modernité ne tolèrera plus aucun temps obscur. Pourtant la douceur de la nuit est aussi celui du repos, de l’apaisement et de la contemplation…
Mais l’histoire de la modernisation s’enivrera de métaphores évoquant la lumière. C’est le grand soleil de la raison qui est censé chasser l’obscurité de la superstition et enfin pouvoir construire la société selon des critères rationnels.
Dans la phraséologie des siècles des lumières, le progrès et la raison sont souvent associés à la lumière éclatante du soleil éclairant enfin une nouvelle ère pour l’humanité.
Dans le Coran, le thème de la lumière est très récurrent. La sourate 24 du Coran est elle-même intitulé « Lumière » et on y trouve le célèbre verset de la Lumière (24/35). Mais lorsque le mot lumière (an-nûr) dans le Coran est lié à un élément physique terrestre, il n’est pas associé au soleil. Il est exclusivement associé à la douceur de la lune qui oriente, jamais à la puissance du soleil qui pourrait nous aveugler. En effet, seule la belle et paisible lumière lunaire peut révéler les nuances et les complexités de ce monde et elle seule est apte à guider notre raison. Quand Dieu nous parle de la lumière de la lune, Il nous dit bien que c’est celle-là qui nous permet de calculer « le nombre des années et le calcul du temps]. » [10/5] La lumière, dans la conception coranique, elle réconcilie d’abord, elle apaise ensuite, et elle oriente enfin… sans brusquer. Elle vient de Dieu et elle guide toutes nos facultés humaines.
Mais dans le Coran, c’est d’abord Dieu Lui-même qui est associé à la lumière : « Dieu est la Lumière des cieux et de la terre. » [24/35]. Être, c’est être dans Sa Lumière car l’Homme revient véritablement à la vie par la foi et c’est après, nous dit le Coran, que Dieu nous octroie « une lumière pour nous guider parmi les hommes. » [6/122]
Il n’existe pas de ténèbres aussi noires que ceux du Non-être. Le contraire du non-être c'est l'Être, qui, pour cela, est Lumière qui apparait et fait apparaitre. Ainsi Dieu le Très-Haut est la seule Réalité, comme Il est la seule Lumière. Nous existons par Lui.
Et si toute la création possède cette lumière divine qui l’a fait être, Dieu peut encore octroyer aux Croyants « deux autres parts de Sa miséricorde » [57/28] : une lumière supplémentaire pour les guider et le pardon de leurs péchés. Ce sont ces deux grandes miséricordes qui seront, par la suite, les invocations des élus du Paradis où ils imploreront : « Seigneur ! Fais briller d’un plus vif éclat notre lumière ! Accorde-nous Ton pardon » [66/8]
La lumière divine est donc à la fois intrinsèque à la création, une récompense dans l’au-delà mais aussi un privilège supplémentaire accordé aux Croyants ici-bas car « Dieu guide vers Sa lumière qui Il veut. » [24/35] Et le perdant dans ce monde et dans l’au-delà sera « celui que Dieu prive de lumière. » [24/40] car il sera laissé « dans les ténèbres comme aveugles. » [2/17]
Le Coran nous appelle donc à croire « en Dieu, à Son Prophète et à la lumière que Nous (Dieu) avons fait descendre. » [64/8] car la Révélation qui est descendue est aussi Lumière. Dieu nous l’affirme : « Nous avons fait descendre sur vous une Lumière éclatante ! » [4/174]. Tout comme la lune dans l’obscurité de la nuit, Dieu fait du Coran « une lumière par laquelle Nous guidons qui Nous voulons parmi Nos serviteurs. » [42/52] Et toutes les Écritures révélées sont lumières : « l’Évangile qui est à la fois un guide et une lumière. » [5/46] tout comme « l’Écriture que Moïse a apportée comme lumière et direction pour les hommes ». » [6/91]
La Révélation est donc « Lumière sur lumière » [24/35]. Selon certains exégètes, Dieu nous parle ici de la lumière du révélé qui vient « parachever Sa lumière » [61/8] sur celle du créé. Et ces deux lumières – celle de la création et celle de la révélation – sont d’essence divines, elles sont « des signes d’une clarté limpide », qui vient nous « tirer des ténèbres vers la lumière » [57/9]. Et ce, malgré les paroles mensongères des négateurs et des hypocrites qui voudraient « éteindre la lumière de Dieu par leurs calomnies. » [61/8], car Dieu, nous dit le Coran, « parachèvera Sa lumière, dussent les infidèles en souffrir ! » [61/8]
Le Coran nous annonce ainsi que le Jour de la Rétribution « la Terre resplendira de la lumière de son Seigneur et le bilan des actions sera déployé. » [39/69], c’est le Jour où l’on reconnaitra « les croyants et les croyantes avec leur lumière » [57/12], et les martyrs auront « leur récompense et leur lumière. » [57/19]
Ce jour-là, elle sera synonyme de félicité et elle sera disputée et « les hypocrites, hommes et femmes, diront à ceux qui auront cru : “Attendez que nous empruntions un peu de votre lumière !”, il leur sera répondu : “Allez la chercher ailleurs, s’il en est encore temps !” » [57/13]
Les Lumières constituent la création la plus prestigieuse de l'Europe, sa principale contribution à l'histoire des civilisations. Auparavant, l'identité du continent avait été pensée sur le mode de l'unité, celle de l'Empire romain, celle de la religion chrétienne.
Les Lumières sont une époque d'aboutissement, de récapitulation, de synthèse – et non d'innovation radicale. Les grandes idées des Lumières ne trouvent pas leur origine à cette époque ; quand elles ne viennent pas de l'Antiquité, elles portent les traces du haut Moyen Âge, de la Renaissance, de l'époque classique mais c'est au moment des Lumières que ces idées passent des livres dans le monde réel.
Il existe un esprit commun des Lumières. Trois idées se trouvent à la base de cet esprit :
Le premier trait constitutif de la pensée des Lumières consiste à privilégier ce qu'on décide soi-même, au détriment de ce qui vous est imposé par une autorité extérieure. Cette préférence comporte deux facettes :
À la certitude de la Lumière viendra se substituer la pluralité des lumières.
Mais l'esprit des Lumières apporte aussi ses propres finalités :
À cette question, il existait en effet avant les Lumières trois réponses disponibles.
La caractéristique commune de ces trois réponses est que l'homme doit chercher ailleurs qu'en lui-même ce qui le définit. Les Lumières voudraient dégager une définition « interne » de l'homme. L’homme apparaît alors comme le point de départ de la démarche et comme le centre des préoccupations. Trois voies ont été envisagées par les Lumières :
La réponse de Rousseau décrit le parcours éducatif comme un arrachement à soi qui pourtant construit le moi :
Des mots comme "humanisme", "émancipation", "progrès", "raison", "libre volonté", sont tombées en discrédit suite à l’évolution des idées des Lumières.
Ainsi l’image de la lumière a changé de valeur en passant du singulier au pluriel : elle a changé d’orientation aussi la lumière n’est plus effusion verticale, descente du Ciel sur la terre, mais diffusion horizontale, transmission d’un homme à d’autres hommes, d’un pays à d’autres pays.
Scientisme, technocratie, dérision généralisée, égoïsme, absence de finalité, règne du paraître sont les traits communs de nos sociétés modernes basées sur les valeurs des Lumières :
Les Lumières ont produit ce qu’on pourrait appeler la modernité et l’idéologie marchande. Kant est un des pères des Lumières et de la modernité. Quand il prône l’autonomie de l’individu ce n’est pas contre Dieu. C’est pour le bien de l’Homme qui souffre de la domination des clercs. Le déisme ambiant de son époque conçoit un dieu créateur mais en retrait et qui observe de loin l’humanité dans ses déboires. C’est ce qui lui permet à la fois de croire en Dieu mais de considérer que c’est l’Homme qui doit rester au centre de nos préoccupations. Pour lui, l’Homme créature ne peut pas être rabaisser à son corps ou à un simple objet :
Agis de telle sorte que tu traites l’humanité toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, dans Œuvres philosophiques, Paris, Gallimard, coll. "Bibliothèque de la Pléiade", 1985, t. II, p. 295.
D’un autre coté, Adam Smith, proche des philosophies matérialistes et individualistes de Hobbes développe l’idée concrète d’un bonheur sur Terre qui n’est que le fruit d’intérêts individuelles :
Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais de Leur souci de Leur Intérêt propre. Adam Smith, Recherches sur la richesse des nations, Paris, Garnier-Flammarion, 1991, I, 2.
Ces deux citations résument de manière claire les idées contradictoires, en apparence, qui traversent les Lumières. L’un qui promeut l’Homme-sujet en le mettant au centre à la place de Dieu. Et l’autre qui considère les relations humaines muent que par l’intérêt. Et ce n’est que la somme des intérêts individuels qui créera la richesse et le bonheur collectifs.
Ce système se nourrit de l’absence de Dieu qui n’est plus au centre de tout. C’est l’Homme isolé de Dieu, séparé de sa communauté de foi qui est dorénavant mis au centre.
Mais l’Homme n’est pas au centre pour être honoré, il est au centre pour servir de cible. Il est au centre car la logique marchande ne peut pas faire valoriser son capital sans travailleur, sans consommateur. Ce n’est donc pas l’Homme qui est au centre, comme le prétendent les humanistes. Ce n’est que sa fonction de travailleur-consommateur. En dehors de cela, il n’est rien. Et en fait, ce qui est réellement au centre, ce n’est plus que l’argent, le profit.
La modernité, issue des Lumières, à mis en place cette idée loufoque qu'un cœur ne peut être libéré qu'en se séparant de Dieu et de ses semblables (sa communauté).
L’Homme « moderne » doit devenir un « individu », c’est-à-dire celui qui doit se « séparer » de toutes ses identités pour se « libérer » de toutes ces normes sociales, de tous ces dogmes cléricaux qui a pollué sa raison.
Le problème c’est que l’Homme « séparé » de tout, n’est plus un Homme. Il peut rester un bon producteur et un utile consommateur, mais plus un Homme. Ainsi, en voulant fuir le dogmatisme clérical, l’Homme moderne, au cœur désemparé, s’est livré à l’adoration fétichiste de la marchandise.
Triste modernité qui a fuit une aliénation pour une autre…
La modernité a arraché l’Homme de la domination de la lumière dogmatique pour le faire entrer dans celles des lumières de la Raison triomphante. Mais la société du profit, du travail et de la consommation a re-fait tomber l’Homme dans la domination des lumières de l’ordre marchand.
Système clérical : une domination concrète
Dieu (puis le Clergé) au centre :
à Séparation et/ou confusion entre l’ordre révélé et celui du monde
à L’Homme-objet soumis à l’ordre religieux (domination concrète).
à Le dogmatisme clérical (les fins utilisées comme moyens d’une domination)
Système moderne : une idéologie abstraite
L’Homme-sujet au centre (réalité abstraite) :
à Réaction aux guerres et à la domination idéologique et matérielle de l’Église
à (Le Clergé et) Dieu à la périphérie (déisme) ou nié (matérialisme)
à La révolution moderne (les moyens mis au service de la finalité humaine)
Système marchand : une autre domination concrète
Le profit au centre (réalité concrète) :
à La somme de nos intérêts matériels et individuels créera le bonheur ici-bas.
à L’Homme-objet soumis à l’ordre marchand (domination concrète).
à La révolution industrielle (Il n’y a plus de finalité).
Système de la modernité marchande : Au-delà d’une compréhension séparée
L’ego, le paraître et la domination sont au centre :
à L’Humanisme comme principes abstraits (laïcité, démocratie…)
à Le culte du profit comme réalité concrète (inégalités, lobbies, etc…)
à Post-modernité : relativisme, culte du plaisir, nihilisme, narcissisme.
«Dieu fit les deux grands luminaires, le grand luminaire pour présider sur le jour, le petit luminaire pour présider la nuit.» Genèse I – 16
Quelle que soit la spiritualité, il est à peu près sûr que vous vous retrouviez face aux symboles du Soleil et de la Lune. Ce qui semble assez logique, puisque ce sont les astres qui, par leur mouvement rythment la base même de notre perception du temps. Ce sont eux qui, par leur lumière, nous permettent de voir le monde qui nous entoure : l’un avec puissance et chaleur, l’autre avec douceur et subtilité.
La Lune et le Soleil sont les deux aspects de la lumière, ils forment une totalité. Ils sont différents mais jouent un rôle complémentaire dans la transmission de la lumière. La lune apparaît quand le soleil se couche et éclaire les hommes durant la nuit, assurant en quelque sorte le relais, du soleil.
Si sa symbolique a été reprise par les philosophes des Lumières, c’est bien parce qu’elle symbolise la Source qui illumine mais qui n’a pas besoin d’être éclairé, celle qui produit la vie. C’est cette suffisance glorieuse, forte et puissante dont se réclamaient les philosophes du progrès, de la raison triomphante, et de l’émancipation humaine de toute transcendance. C’est une appropriation d’attributs divins, les mêmes attributs que recherchaient les peuples anciens d’Égypte et d’Amériques qui ont déifié le soleil.
Dans le Coran, le Soleil et la Lune sont désignés comme des « luminaires » créés par Dieu, pour bien abolir leur puissance divine, le cycle des prières est solaire et le calendrier religieux musulman (comme chrétien (Pâques est le premier dimanche qui suit la pleine Lune de l’Équinoxe du printemps) en partie).
Abraham, à la recherche de Dieu, se tourne d’abord vers les différents astres. Il commence par le soleil qui l’inonde de lumière et chaleur en permanence. Pour lui, c’est le plus évident. Mais le soleil illumine mais se couche, la lune brille mais disparait. C’est la pureté du monothéisme abrahamique qui nous fait comprendre que Dieu est au-delà de tout, tout en étant très proche. Il est la Lumière des Cieux et de la Terre. Et si la lumière solaire nous est accessible à travers les beaux reflets de la lumière lunaire ; Dieu nous est accessible à travers les différentes lumières que nous percevons à travers notre vue, notre cœur et notre intellect.
Ghazali cite trois types de personnes qui perçoivent le sens de la lumière :
Toutes lumières de ce monde – physiques, intellectuelles, spirituelles – ne sont que les pâles reflets de Sa Lumière. Les choses n’existent que par Lui et se révèlent par Sa Toute-Présence. Lumière sur lumière nous dit le Coran, car la Lumière divine ne se révèle qu’à travers les différentes lumières que le Très-Haut à créé.
L’Homme n’a pas accès à la Perfection divine, celui qui voudrait s’associer à Sa Perfection, et se prendre pour La Lumière-Source ne fera que s’aveugler comme celui qui pense pouvoir scruter un soleil éblouissant.
Dans le Coran, la lune est définie comme lumière (en arabe: nûr) et le soleil comme lampe (en arabe: sirâj) : « N’avez-vous pas vu comment Allah a créé sept cieux superposés et y a fait de la lune une lumière (noor) et du soleil une lampe (sirâj) ? » (Coran 71, 15-16). Les termes différents employé dans le livre saint pour décrire le soleil (lampe) et la lune (lumière), indique que le premier est une source de lumière tandis que le second réfléchi seulement la lumière quelle reçoit.
Par cette parabole, Dieu nous avertit en nous informant qu’il existe deux types de Lumières, celle qui est à la source (Soleil), et celle qui ne fait que réfléchir (lune). C’est Dieu exclusivement qui est la Source de toute lumière. Toute la création n’existent que par Lui, exalté soit-il. Et la création se révèle à travers Lui. Comme la lumière de la lune serait inexistante sans celle du Soleil, la Création ne pourrait pas être sans Sa lumière.
Et ce que nous apprend la parabole de la lune qui réfléchit la lumière solaire, c’est d’abord une pédagogie, une méthode pour accéder à Sa Lumière et vivre la proximité du divin.
C’est ce qu’on appelle la Connaissance par réflexion. La lune reflète donc le soleil tout comme le créé (ou le manifesté) reflète la Puissance et l’Existence du Créateur. C’est par ce moyen que peut être admirée et magnifiée en la lune la splendeur du soleil. Et c’est comme cela que nous accédons à Dieu à travers Ses signes (révélés et créés) et Ses lumières (révélées et innées).
En fait, ici-bas, rien ne peut être manifesté s'il n'y a pas d’abord réflexion. Le Manifesté apparait dans le miroir du monde grâce à la lumière du Créateur. Comme la nuit nous est révélée par la lumière de la Lune, la création nous est révélée par les lumières de ce monde (lumière physique, lumières de l’intellect et lumières spirituelles…) mais elles ne sont que des lumières réfléchies qui n’existent que par Celui qui est à la Source, celui qui est Lumière des cieux et de la Terre et qui pourvoit à toutes les lumières.
La lumière de Dieu réfléchit en moi pour que ma lumière réfléchisse sur le monde afin que je puisse le réformer. Mais je ne rayonne pas par moi-même, comme la lune ne rayonne pas par elle-même. Mais je peux être un révélateur, un guide, je peux participer au projet et je ne suis plus un astre mort. Comme la lune ne l’est plus quand elle nous éclaire la nuit.
L’homme a accès à Dieu qu’à travers Sa lumière réfléchie, dans sa Parole, dans ses Signes, dans notre intériorité. Comme la lumière de la lune qui éclaire la nuit, Sa lumière éclaire notre intériorité et nous trace Sa voie. Nous accédons à Dieu à travers Ses signes mais aussi à travers Ses lumières et, de différentes manières :
Ainsi le Prophète, lui-même, est le reflet vivant de la Parole divine. Lorsqu’on dit qu’il était un Coran qui marche, cela veut bien dire cela. Si la Parole divine révélée ne nous est pas atteignable dans sa totale compréhension, nous pouvons nous en approcher à travers son reflet fidèle représenté par l’exemple prophétique.
Si la lune se révèle la nuit et éclaire physiquement l’obscurité ; le cœur et toute notre intériorité se révèlent aussi la nuit et il éclaire nos nuits spirituellement, émotionnellement et intellectuellement. Et si la lune n’éclaire qu’en reflétant la lumière solaire, il en est de même pour notre infériorité qui n’éclaire qu’en reflétant la lumière divine.
L’islam ne nie pas cette force éclairante qui provient de notre intériorité humaine, cette force qui fait de l’Homme un être exceptionnel, cette force que les philosophes des Lumières voulaient libérer pour qu’elle s’exprime librement. Mais l’Islam nous dit qu’elle n’est que le reflet d’une Puissance qui la dépasse et elle n’est qu’un pâle reflet. Mais ce reflet ne doit pas être utilisé pour gonfler notre orgueil et le nier. Mais plutôt une force qui doit nous permettre d’accéder à Lui.
C’est toute la différence de la compréhension des lumières et de la lumière dans la vision moderne et dans l’Islam.
Le cycle lunaire avec ses différentes étapes nous démontre que toute notre vie n’est qu’une succession d’étape et que notre cheminement vers notre éveil spirituel se nourrit d’étape, d’efforts et de difficultés. La Lune croit et décroit comme la Foi de celui qui chemine.
Mais à la différence des philosophes des Lumières qui conçoivent leur quête de lumières comme une guerre contre l’obscurantisme, l’éveil spirituel n’appréhendent pas l’obscurité comme son antithèse. En Islam, la dualité jour/nuit ou clarté/obscurité doit dépasser la tension et se vivre par le lien.
Notre cheminement vers la lumière spirituelle est plus productive dans la semi-obscurité apaisante, tout au contraire cela est propice à l’élévation de notre lumière intérieure, reflet de la lumière divine.
Le soleil et la lune, nous l’avons vu, sont une dualité qui se comprend dans la complémentarité. L’un est émetteur, l’autre récepteur de lumière, l’un est associé au masculin, l’autre au féminin. La lumière de la lune – changeante et subtile – est associée à la raison discursive et à la réflexion. La lumière du Soleil – rayonnante, centrale et stable –, est associée à la Connaissance pure, celle de Dieu et du cœur. Nous avions la dualité émetteur/récepteur, féminin/masculin, nous avons aussi la dualité Raison/Foi.
Mais le Coran met tout de même une limite à cette équivalence puisque la lumière lunaire n’est en réalité qu’un reflet de la lumière solaire. D’ailleurs le Coran, à la différence de la Bible – « les deux grands luminaires dont l’un préside au jour et l’autre à la nuit » (Genèse, I, 16) –, attribue le terme de luminaire (lampe flamboyante) qu’au Soleil mais jamais à la lune. Et le terme de Nûr (attribut divin) n’est employé que pour désigner la lumière de la Lune, jamais celle du Soleil.
La question de l’opposition ou de la dualité Foi/Raison est une question fondamentale des siècles des Lumières. Les philosophes des Lumières ont délaissé l’un pour installer l’autre en niant cette dualité. C’est le « je pense donc je suis » de Descartes qui définit mon existence uniquement par ma raison. Ou alors, ils se sont confortés dans une séparation radicale, c’est « le cœur a ses raisons que la raison ne connait point » de Pascal.
En Islam, cette dualité ne se vit pas séparé car les lumières de la Raison n’est que le reflet de la lumière du Cœur, l’un existe par l’autre. Comme la lumière lunaire, totalement différente de la lumière solaire, mais qui n’est que le reflet du Soleil. La foi (ou la raison intuitive) vient illuminer la Raison (discursive) qui nous permet d’évoluer dans notre monde. Et si la contemplation de la lune nous permet de comprendre ce qu’est la lumière du Soleil. Alors les lumières de la Raison qui nous éclaire nous permettent aussi d’approcher de la lumière divine. C’est la raison pour laquelle Dieu nous demande dans Son Livre d’utiliser notre Raison.
Si le mot « réflexion » est utilisée dans la pensée rationnelle, c’est bien parce que les choses ne sont vues que comme dans un miroir qui réfléchit une Connaissance ou un Savoir qui est supra-humain et qui réside dans le cœur, c’est-à-dire au centre même de l’être, là où se trouve le souffle Divin, qui illumine l’Homme de son rayonnement :
Comme la lune ne peut donner sa lumière dans la nuit que si elle est elle-même éclairé par le soleil, de même la raison ne peut fonctionner valablement dans le créé, que sous la garantie de principes qui l’éclairent et la dirigent, et qui provient de la lumière de la foi.
Certaines spiritualités acceptent ou même vénèrent la représentation de Dieu, de Ses prophètes ou de Ses saints en prétextant qu’elle serait une médiation nécessaire pour accéder au Divin. L'Islam la refuse radicalement car le pas est trop vite franchi entre la Vérité qui est d'abord médiatisée (ou représentée) et le média qui est divinisé.
En Islam, toute relation indirecte à Dieu est inauthentique par essence car aucun « représentant » ne peut transcrire la réalité de Dieu ou la totalité de Sa Vérité. De plus, poser un intermédiaire entre soi et Celui que j'adore, c'est en conséquence entacher la proximité, l'intimité et la personnalisation du lien.
Mais si notre spiritualité refuse toute médiation, représentation ou délégation dans notre rapport au Créateur des Cieux et de la Terre, comment accède-t-on à Dieu directement ? Comment nous Parle-t-Il au quotidien pour nous guider, nous accompagner, nous apaiser ?
La clairvoyance est autant le produit de la rencontre de ces deux lumières : innées et révélées, que le produit de la rencontre des lumières des signes de ces deux livres : celui de la Révélation et celui de la création.
Lorsque nous pervertissons l’harmonie de ces trois mondes (soi, Révélation et création), nous devenons alors sourds au langage de Ses signes et aveugles face à toutes Ses lumières :
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