Sourate Al-Baqara [2/277 à 281]

Sourate Al-Baqara [2/277 à 281]
Bloc 150 Versets 2/277 à 281

Traduction du sens des versets
{277} Ceux qui croient, accomplissent la prière et donnent l’aumône auront leur récompense auprès de leur Seigneur. Et ils n’auront rien à craindre, et ils ne seront point attristés. {278} Ô vous qui croyez ! Craignez Dieu, et renoncez à ce qui reste de l’usure, si vous êtes vraiment croyants. {279} Si vous ne le faites pas, alors recevez l’annonce d’une guerre de la part de Dieu et de Son Messager. Mais si vous vous repentez, vous garderez votre capital. Ne commettez pas d’injustice, et vous ne serez pas lésés. {280} Et si le débiteur est en difficulté, alors accordez-lui un délai jusqu’à ce qu’il soit à l’aise. Et si vous donnez cela en aumône, c’est encore meilleur pour vous – si seulement vous saviez. {281} Et craignez un jour où vous serez ramenés à Dieu. Alors chaque âme sera pleinement rétribuée selon ce qu’elle aura acquis. Et ils ne seront point lésés.

Translittération phonétique
{277} inna alladhîna âmanû wa ‘amilû al-ṣâliḥâti wa aqâmû al-ṣalâta wa âtawû al-zakâta lahum ajruhum ‘inda rabbihim wa lâ khawfun ‘alayhim wa lâ hum yaḥzanûn {278} yâ ayyuhâ alladhîna âmanû ittaqû allâha wa dharû mâ baqiya mina al-ribâ in kuntum mu’minîn {279} fa-in lam taf‘alû fa’dhanu bi-ḥarbin mina allâhi wa rasûlihi wa in tubtum fa-lakum ru’ûsu amwâlikum lâ taẓlimûna wa lâ tuẓlamûn {280} wa in kâna dhû ‘usratin fa-naẓiratun ilâ maysarah wa an taṣaddaqû khayrun lakum in kuntum ta‘lamûn {281} wa-ttaqû yawman turja‘ûna fîhi ilâ allâhi thumma tuwaffâ kullu nafsin mâ kasabat wa hum lâ yuẓlamûn

Exégèse des quatre grands commentateurs
Fakhr ad-Dîn ar-Râzî
[ar-Râzî, Mafâtîḥ, s. 2/277–281]

Le passage s’ouvre par la définition des croyants véritables : foi, prière et aumône – une triade qui unit l’intérieur, le culte et la justice sociale. L’ordre d’abandonner l’usure est formulé comme une conséquence directe de la foi. L’annonce d’une guerre divine marque la gravité extrême du ribâ : il ne s’agit pas d’une simple faute, mais d’une rupture structurelle avec l’ordre voulu par Dieu. L’appel à la patience envers le débiteur et la possibilité de transformer la créance en aumône réintroduisent la miséricorde comme alternative réelle.

Ar-Râghib al-Iṣfahânî
[al-Iṣfahânî, Mufradât, racines t-q-w / r-b-w / n-ẓ-r]

La répétition de ittaqu encadre le passage : la conscience de Dieu est la clé de toute économie juste. Naẓirah indique un report empreint de considération, non une simple tolérance. Le lexique montre que la justice financière, dans le Coran, est inséparable de la compassion active.

Muḥammad al-Ṭâhir Ibn ‘Âshûr
[Ibn ‘Âshûr, Taḥrîr, s. 2/277–281]

Dieu propose une gradation pédagogique : établir la foi vécue, exiger l’abandon de l’usure, garantir l’équité du capital, ouvrir la porte du pardon et conclure par le rappel du Jugement. Le dernier verset universalise l’enjeu : toute transaction, même économique, est inscrite dans l’horizon eschatologique.

Muḥammad Ḥusayn Ṭabâṭabâî
[Ṭabâṭabâ’î, Mîzân, s. 2/277–281]

L’alternative au ribâ n’est pas le vide économique, mais la transformation du rapport à l’argent. Le report accordé au débiteur et l’effacement possible de la dette manifestent une économie de la miséricorde. Le rappel final du retour à Dieu place chaque acte financier sous le signe de la responsabilité ultime.

Résonnances contemporaines

Ce passage constitue l’un des cœurs normatifs de la vision coranique de l’économie. Il articule foi, culte et justice sociale, puis trace une ligne de rupture nette : l’usure est incompatible avec la foi vivante. Le Coran ne se contente pas de la qualifier d’injuste ; il la déclare guerre contre Dieu et Son Messager. Il n’existe pas d’avertissement plus grave dans le Livre. Cela signifie que le ribâ n’est pas un dysfonctionnement périphérique, mais une atteinte frontale à l’ordre moral et anthropologique.

Le texte ne diabolise pas l’argent ; il diabolise une logique : faire de l’argent un pouvoir autonome qui se nourrit du temps, de la vulnérabilité et de la détresse d’autrui. L’ordre « gardez votre capital » est décisif : le Coran n’abolit pas la propriété, il abolit l’extraction injuste. Il interdit de gagner sans produire, d’accroître sans risquer, de sécuriser son profit en transférant le danger sur le plus faible.

À cette logique de prédation, le Coran oppose une autre économie : celle du temps accordé, du délai compatissant, et, mieux encore, de la remise gracieuse. Transformer la dette en aumône n’est pas un héroïsme moral ; c’est la voie supérieure proposée à celui qui a compris. Elle rompt la spirale de la dépendance et restaure la dignité du débiteur comme celle du créancier.

Dans le monde contemporain, où la dette structurelle lie individus et nations à des intérêts perpétuels, ce passage résonne avec une force particulière. Le système-dette ne se contente pas d’organiser l’économie ; il gouverne par la contrainte du futur, transformant l’espérance en obligation et la vie en remboursement continu. Le Coran identifie précisément cette violence : elle commence quand l’économie n’est plus au service de l’homme, mais l’homme au service de l’économie.

Le rappel final du retour à Dieu clôt toute tentative de neutraliser l’enjeu. Chaque contrat, chaque intérêt exigé, chaque délai refusé sera réinscrit dans la vérité ultime. Lâ tuẓlamûna wa lâ tuẓlamûn devient la règle d’or : ne pas opprimer, ne pas être opprimé. La justice coranique n’est ni naïve ni abstraite ; elle est praticable, exigeante, et profondément libératrice.

Ce bloc appelle ainsi à une révolution silencieuse : refuser l’économie de la peur, substituer à la logique de la guerre celle de la miséricorde, et replacer l’argent à sa juste place – un moyen, jamais un seigneur. Là où l’usure fracture et asservit, la foi vécue relie et libère. Et c’est à cette condition, affirme le Coran, que l’homme n’aura ni crainte ni tristesse.

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