10 Juillet 2026
Le Coran décrit l’état intérieur de celui qui vit du ribâ comme une dérégulation spirituelle profonde : confusion, agitation, perte de discernement, semblable à un déséquilibre provoqué par une emprise démoniaque. Cette image ne relève pas de la métaphore rhétorique mais d’un diagnostic : l’usure finit par altérer la perception du réel, jusqu’à faire croire que l’échange marchand et la prédation sont équivalents. Le verset suivant introduit une loi divine irréversible : ce qui semble croître par l’usure est en réalité voué à l’effacement, tandis que ce qui est donné par pureté reçoit une croissance réelle.
Ribâ signifie excroissance injuste, surplus sans fondement. Mass (le « toucher » démoniaque) renvoie à un dérèglement intérieur durable. Le verset condamne surtout la rationalisation du péché : dire « le commerce est comme l’usure », c’est abolir toute frontière morale. Le mal ne commence pas dans l’acte, mais dans la confusion conceptuelle qui le rend acceptable.
Le Coran établit ici une distinction fondamentale entre deux formes d’accroissement : le commerce, qui repose sur l’échange réel, le risque et l’activité productive, et l’usure, qui repose sur l’extraction sans travail. La pédagogie divine est juste : celui qui cesse après l’exhortation n’est pas écrasé rétroactivement. Mais persister après la clarification constitue un choix existentiel grave, car il revient à nier un principe fondamental de justice économique.
Yamḥaq signifie effacer jusqu’à la racine : l’usure détruit la bénédiction, la cohésion sociale et la stabilité intérieure, même si les chiffres augmentent. À l’inverse, yurbî indique une croissance vivante, organique, enracinée. Le Coran oppose ici deux cosmologies économiques : l’une mortifère malgré l’abondance apparente, l’autre féconde malgré la modestie visible.
Ces versets posent un fondement radical de l’éthique économique coranique : tout ce qui circule n’est pas marchandisable. Le Coran ne condamne pas l’échange, ni le commerce, ni la production. Il condamne une appropriation illégitime du principe même de circulation des richesses. L’usure n’est pas un commerce : c’est une confiscation du temps, du risque et de la vulnérabilité de l’autre. Elle transforme l’argent – simple moyen – en fin souveraine.
Dire « le commerce est comme l’usure » n’est pas une erreur technique : c’est une idolâtrie conceptuelle. C’est absolutiser l’économie au point de soumettre toute éthique à la croissance, tout lien humain au rendement, toute vie à la dette. Le Coran refuse cette inversion. Il affirme qu’il existe une hiérarchie des valeurs où l’économie est subordonnée à la justice, et la justice à Dieu. Lorsque cette hiérarchie est renversée, l’homme perd la mesure, puis le sens.
Dans le monde contemporain, cette confusion est devenue système. L’essentiel de l’économie mondiale repose sur le commerce de l’argent par l’argent, sur l’intérêt, la dette structurelle, la financiarisation du futur. Les individus comme les nations sont maintenus dans une dépendance permanente, non par manque réel, mais par un manque organisé. La dette n’est plus un outil ponctuel : elle devient un mode de gouvernement. Exactement ce que le Coran décrit comme mass shayṭânî – une emprise qui dérègle le rapport au réel.
L’usure n’appauvrit pas seulement économiquement ; elle désagrège l’âme. Elle installe une illusion de maîtrise, tout en produisant angoisse, compétition et rupture du lien. À l’inverse, la ṣadaqah – le don – n’est pas seulement un geste moral : elle est un acte de résistance ontologique. Donner, c’est refuser de croire que la vie se réduit au calcul. C’est refuser que la peur gouverne. C’est rétablir la circulation comme don et non comme extraction.
Yamḥaq llâhu al-ribâ wa yurbî al-ṣadaqât n’est pas une promesse abstraite : c’est une loi du réel. Ce qui croît sans justice finit par se retourner contre l’homme, individuellement et collectivement. Ce qui est donné avec droiture peut sembler minime, mais il participe d’un ordre vivant, capable de durer. Le Coran ne promet pas une prospérité immédiate ; il promet une fécondité soutenable, humaine, habitée.
Ces versets appellent ainsi à une libération profonde : se désengager de l’illusion selon laquelle tout peut être monétisé, que tout doit rapporter, que le temps lui-même peut être possédé. Refuser l’usure, c’est refuser que l’argent devienne seigneur. C’est restaurer une économie au service de la vie, et non une vie asservie à l’économie.
L’enjeu est immense. Il ne s’agit pas d’un détail juridique, mais d’un choix de civilisation. Entre une économie de la prédation et une économie de la bénédiction. Entre la croissance qui détruit et la fécondité qui relie. Le Coran tranche sans ambiguïté : ce qui détruit le lien est voué à l’effacement, et ce qui le restaure participe de la miséricorde divine envers les mondes.
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