Sourate Al-Baqara [2/273-274]

Sourate Al-Baqara [2/273-274]
Bloc 148 Versets 2/273 à 274

Traduction du sens des versets
{273} [Donnez] aux pauvres qui se sont confinés dans le chemin de Dieu, incapables de parcourir la terre [pour subvenir à leurs besoins]. L’ignorant les croit riches à cause de leur retenue ; tu les reconnais à leur visage : ils ne demandent pas avec insistance. Et tout bien que vous dépensez, Dieu le sait parfaitement. {274} Ceux qui dépensent leurs biens, de nuit et de jour, secrètement et ouvertement, auront leur récompense auprès de leur Seigneur. Et ils n’auront rien à craindre, et ils ne seront point attristés.

Translittération phonétique
{273} li-l-fuqarâ’i alladhîna uḥṣirû fî sabîli llâhi lâ yastaṭî‘ûna ḍarban fî al-arḍ yaḥsabuhumu al-jâhilu aghniyâ’a mina al-ta‘affuf ta‘rifuhum bi-sîmâhum lâ yas’alûna al-nâsa ilḥâfan wa mâ tunfiqû min khayrin fa-inna llâha bihi ‘alîm {274} alladhîna yunfiqûna amwâlahum bi-l-layli wa al-nahâri sirran wa ‘alâniyatan fa-lahum ajruhum ‘inda rabbihim wa lâ khawfun ‘alayhim wa lâ hum yaḥzanûn

Exégèse des quatre grands commentateurs
Fakhr ad-Dîn ar-Râzî
[ar-Râzî, Mafâtîḥ, s. 2/273–274]

Le Coran attire l’attention sur une pauvreté invisible : celle de personnes empêchées, non par paresse, mais par engagement. Leur retenue est telle que l’observateur inattentif les croit aisées. Le verset enseigne ainsi une éthique du regard : le donateur doit apprendre à discerner ce que la pudeur cache. Le verset suivant élargit cette exigence à la constance du don, sans dépendre ni du moment ni du regard d’autrui.

Ar-Râghib al-Iṣfahânî
[al-Iṣfahânî, Mufradât, racines ḥ-ṣ-r / l-ḥ-f / s-y-m]

Uḥṣirû fî sabîli llâh désigne des personnes limitées dans leurs mouvements par une cause supérieure. Ilḥâf renvoie à l’insistance importune : le Coran valorise ici une pauvreté digne, sans pression ni plainte. Sîmâhum indique des signes discrets, lisibles seulement par un regard attentif et compatissant.

Muḥammad al-Ṭâhir Ibn ‘Âshûr
[Ibn ‘Âshûr, Taḥrîr, s. 2/273–274]

Dieu éduque ici le croyant à une solidarité exigeante. Le véritable don ne répond pas seulement à la demande explicite, mais à la détresse silencieuse. Le verset {274} consacre ceux qui donnent en toutes circonstances comme des hommes et des femmes libérés de la peur et du regret, parce que leur relation est avec Dieu seul.

Muḥammad Ḥusayn Ṭabâṭabâ’î
[Ṭabâṭabâ’î, Mîzân, s. 2/273–274]

La rencontre entre le besoin pudique et le don discret constitue l’un des sommets de l’éthique coranique. Celui qui ne demande pas protège sa dignité ; celui qui donne sans attendre protège la sienne. Dieu voit ce double secret et en fait un lieu de bénédiction durable.

Résonnances contemporaines

Ces versets déplacent profondément notre compréhension de la pauvreté et de la solidarité. Le Coran ne met pas en avant celui qui réclame, mais celui qui se tait. Non par orgueil, mais par retenue, par foi, parfois par engagement dans une voie qui l’empêche de subvenir normalement à ses besoins. Cette pauvreté est souvent invisible, dissimulée derrière une attitude digne, une absence de plainte, un refus de l’insistance.

Le croyant est ainsi appelé à une intelligence morale fine : apprendre à voir ce qui ne se montre pas. Ta‘rifuhum bi-sîmâhum n’est pas une invitation à scruter, mais à affiner le regard, à développer une attention patiente, débarrassée des automatismes. La charité coranique ne répond pas au bruit ; elle répond à la vérité du besoin.

Dans une société où l’aide se déclenche souvent à partir d’indicateurs visibles, de formulaires, de mises en scène de la misère, ces versets proposent une autre logique. Ils valorisent la discrétion des deux côtés : la pudeur de celui qui manque et la constance silencieuse de celui qui donne. Le don ne cherche ni l’émotion ni la reconnaissance ; il circule comme une respiration, de nuit comme de jour.

Le verset {274} achève cette pédagogie par une promesse répétée, presque insistante : absence de crainte et absence de tristesse. Celui qui donne ainsi n’est pas prisonnier du manque, ni obsédé par la perte. Il n’attend pas le moment idéal ni la mise en scène parfaite. Il agit, simplement, parce qu’il sait que Dieu voit, sait et rend.

Le Coran dessine ici une solidarité profondément humaine et spirituelle : voir sans exposer, donner sans humilier, aider sans dominer. Dans un monde saturé de visibilité et de performance morale, cette voie discrète devient un acte de résistance intérieure. Elle construit un lien social fondé sur la dignité partagée, et une liberté intérieure qui libère à la fois celui qui reçoit et celui qui donne.

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