Sourate Al-Baqara [2/215]

Sourate Al-Baqara [2/215]
Bloc 104 Verset 2/215

Traduction du sens des versets
{215} Ils t’interrogent : « Que doit-on dépenser ? » Dis : « Ce que vous dépensez de bien est pour les parents, les proches, les orphelins, les pauvres et le voyageur. » Et tout bien que vous faites, Allah en est parfaitement connaisseur.

Translittération phonétique
{215} yasʾalûnaka mâdhâ yunfiqûna qul mâ anfaqtum min khayrin fa-li-al-wâlidayni wa al-aqrabîna wa al-yatâmâ wa al-masâkîni wa ibni al-sabîl wa mâ taf‘alû min khayrin fa-inna allâha bihi ‘alîm

Exégèse des quatre grands commentateurs
Fakhr ad-Dîn ar-Râzî
[ar-Râzî, Mafâtîḥ, s. 2/215]

Ar-Râzî explique que la question posée au Prophète ﷺ ne porte pas sur une somme précise, mais sur le sens même de la dépense. La réponse coranique ne fixe pas un montant ; elle fixe une orientation. En employant l’expression « ce que vous dépensez de bien », le verset élargit la notion de don : il peut s’agir d’un bien matériel, d’un service rendu, d’un soutien concret. La dépense n’est pas définie comme une perte, mais comme un acte positif inscrit dans le bien. Cette approche empêche de réduire la charité à une obligation comptable et la replace dans une dynamique morale.

Ar-Râghib al-Iṣfahânî
[al-Iṣfahânî, Mufradât, racine n-f-q]

Ar-Râghib précise que le verbe utilisé pour « dépenser, yunfiqûna » signifie littéralement faire sortir. Donner, dans le Coran, est un mouvement d’ouverture : on fait sortir de soi ce que l’on retient. Cette sortie n’est pas seulement financière ; elle concerne aussi l’attachement excessif aux biens. Ainsi, la dépense devient un acte de purification intérieure. En donnant, le croyant se libère de la domination de ce qu’il possède.

Muḥammad al-Ṭâhir Ibn ‘Âshûr
[Ibn ‘Âshûr, Taḥrîr, s. 2/215]

Ibn ‘Âshûr met en lumière l’ordre des bénéficiaires mentionnés dans le verset. La solidarité commence par les parents et les proches, puis s’élargit aux plus vulnérables et enfin à l’étranger de passage. Cet ordre n’est pas une exclusion, mais une hiérarchisation responsable. Le Coran construit ainsi une société où l’aide ne dépend ni du hasard ni de l’émotion seule, mais d’un tissu relationnel stable qui empêche l’abandon des plus proches comme l’oubli des plus lointains.

Muḥammad Ḥusayn Ṭabâṭabâ’î
[Ṭabâṭabâ’î, Mîzân, s. 2/215]

Ṭabâṭabâ’î insiste sur la conclusion du verset : « Dieu est parfaitement connaisseur de tout bien accompli. » Cette formule rappelle que la valeur de la dépense ne dépend pas de la reconnaissance sociale ni de la visibilité. Même ce qui est donné discrètement est connu de Dieu. La dépense devient ainsi un acte spirituel intime, où l’intention compte autant que l’acte lui-même.

Résonnances contemporaines

Ce verset répond à une question simple et décisive : que faire de ce que l’on possède ? Le Coran ne répond pas par une logique d’accumulation morale, ni par une injonction culpabilisante. Il oriente le croyant vers une économie de la relation. Donner, ce n’est pas seulement soulager une pauvreté ; c’est maintenir vivant un lien humain et spirituel.

Dans les sociétés modernes, la solidarité est souvent déléguée à des institutions anonymes ou transformée en geste ponctuel sans continuité. Le Coran propose une autre logique. Il commence par le cercle proche, non par favoritisme, mais parce que la justice commence là où la responsabilité est la plus directe. Il élargit ensuite la dépense aux figures de la vulnérabilité sociale : l’orphelin, le pauvre, le voyageur, c’est-à-dire ceux qui risquent l’isolement et la rupture du lien.

Ce verset corrige aussi une illusion contemporaine : croire que la valeur du don se mesure à son montant ou à son impact visible. Le Coran déplace le critère vers l’intention et la conscience. Donner peu, mais régulièrement et sincèrement, peut avoir plus de poids que donner beaucoup par ostentation. La dépense devient ainsi un exercice de liberté intérieure, une résistance à la logique de l’accumulation et du contrôle.

Enfin, ce verset rappelle que toute économie est aussi une épreuve spirituelle. Posséder n’est ni un mal ni un bien en soi. Ce qui compte est la manière dont ce que l’on possède circule ou se fige. En affirmant que Dieu sait tout bien accompli, le Coran libère le croyant du regard des autres et l’oriente vers une éthique discrète, fidèle et constante. Dans un monde marqué par l’inégalité et l’isolement, cette parole réhabilite une évidence oubliée : la richesse véritable est celle qui crée de la vie autour d’elle.

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