Sourate Al-Baqara [2/126]

Sourate Al-Baqara [2/126]
Bloc 66 Verset 2/126

Traduction du sens des versets
{126} Et lorsque Abraham dit : « Seigneur, fais de cette cité un lieu sûr et pourvois ses habitants de fruits – à ceux d’entre eux qui croient en Dieu et au Jour dernier. » Il dit : « Et à celui qui mécroit, Je lui accorderai une jouissance temporaire, puis Je le contraindrai au châtiment du Feu. Quelle détestable destination ! »

Translittération phonétique
{126} wa idh qâla ibrâhîmu rabbi aj‘al hâdhâ baladan âminan wa urzuq ahlahu mina al-thamarâti man âmana minhum bi-allâhi wa al-yawmi al-âkhiri qâla wa man kafara fa-umat‘uhu qalîlan thumma aḍṭarruhu ilâ ‘adhâbi al-nâri wa bi’sa al-maṣîr

Exégèse des quatre grands commentateurs
Fakhr ad-Dîn ar-Râzî
[ar-Râzî, Mafâtî, s. 2/126]

L’invocation d’Ibrahim associe deux demandes fondamentales : la sécurité et la subsistance. Si le prophète lie ces dons à la foi, la réponse divine élargit la perspective : les bienfaits matériels peuvent être accordés même à ceux qui refusent la foi, mais sans valeur durable. La justice divine distingue clairement la jouissance terrestre du destin ultime.

Ar-Râghib al-Iṣfahânî
[al-Iṣfahânî, al-Mufradât, racines b-l-d / m-t-‘]

La cité évoquée est un espace protégé et stabilisé, tandis que la jouissance accordée au mécréant est marquée par sa brièveté et sa superficialité. Le vocabulaire du verset oppose ainsi la sécurité enracinée à une satisfaction passagère, privée de profondeur spirituelle.

Muḥammad al-Ṭâhir Ibn ‘Âshûr
[Ibn ‘Âshûr, Taḥrîr, s. 2/126]

Ce verset exprime une vision équilibrée de l’ordre humain : sécurité, subsistance et foi sont liées, mais ne se confondent pas. Dieu précise que l’abondance matérielle ne constitue pas un critère de réussite spirituelle. Elle relève de la gestion du monde, non du salut.

Muḥammad Ḥusayn Ṭabâṭabâ’î
[Ṭabâṭabâ’î, Mîzân, s. 2/126]

La réponse divine confirme la validité de l’invocation prophétique tout en introduisant une mise en garde essentielle. La jouissance du monde peut précéder un châtiment et ne saurait être interprétée comme une marque d’élection. La véritable bénédiction demeure la foi.

Résonnances contemporaines

La prière d’Ibrahim dévoile une hiérarchie lucide des besoins humains. La sécurité et la subsistance sont nécessaires à l’équilibre d’une cité, mais elles ne suffisent pas à fonder une civilisation juste. Lorsqu’elles sont détachées de la foi et de la reconnaissance, elles deviennent des fins en elles-mêmes et perdent leur fonction spirituelle. Le Coran rappelle ainsi que la prospérité n’est jamais un signe automatique de rectitude.

Cette distinction entre jouissance et bénédiction entre en tension avec les représentations modernes de la réussite. Là où l’abondance est souvent perçue comme une preuve de valeur ou de mérite, le verset introduit un renversement décisif : la jouissance peut être accordée comme épreuve, comme délai, voire comme diversion. Elle ne dit rien de l’état intérieur ni de l’issue finale. La prospérité devient alors un écran qui peut masquer le vide spirituel plutôt qu’un accomplissement réel.

De ce verset découle un discernement essentiel pour le croyant contemporain. Sécurité économique et confort matériel doivent être reçus avec lucidité, non comme des garanties, mais comme des responsabilités. La foi seule permet de transformer ces dons en bien véritable. Sans elle, l’abondance se réduit à une satisfaction éphémère, incapable de protéger de la perte ultime. Le Coran invite ainsi à replacer les repères : ce qui dure n’est pas ce qui brille, mais ce qui relie l’homme à Dieu.

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