Sourate Al-Baqara [2/258]

Sourate Al-Baqara [2/258]
Bloc 136 Verset 2/258

Traduction du sens des versets
{258} N’as-tu pas vu celui qui argumenta avec Abraham au sujet de son Seigneur, parce que Dieu lui avait donné la royauté ? Abraham dit : « Mon Seigneur est Celui qui donne la vie et la mort. » Il répondit : « Moi aussi, je donne la vie et la mort. » Abraham dit : « Dieu fait venir le soleil de l’Orient ; fais-le donc venir de l’Occident. » Alors le mécréant resta confondu. Et Dieu ne guide pas les gens injustes.

Translittération phonétique
{258} a-lam tara ilâ alladhî ḥâjj ib’râhîma fî rabbih an âtâhu llâhu al-mulka idh qâla ib’râhîmu rabbiya alladhî yuḥyî wa yumît qâla anâ uḥyî wa umît qâla ib’râhîmu fa-inna llâha ya’tî bi-l-shamsi mina al-mashriq fa’ti bihâ mina al-maghrib fa-buhita alladhî kafar wa llâhu lâ yahdî al-qawma al-ẓâlimîn

Exégèse des quatre grands commentateurs
Fakhr ad-Dîn ar-Râzî
[ar-Râzî, Mafâtîḥ, s. 2/258]

Le débat oppose deux registres d’autorité. Le souverain confond la capacité de disposer juridiquement des hommes avec la souveraineté sur l’être lui-même. Lorsqu’il affirme « donner la vie et la mort », il détourne le sens pour masquer une violence de pouvoir. Ibrâhîm élève alors la discussion au niveau cosmique : la véritable seigneurie se manifeste par l’ordre du monde, inaccessible à toute manipulation humaine. La démonstration n’écrase pas ; elle dévoile l’inconsistance de la prétention.

Ar-Râghib al-Iṣfahânî
[al-Iṣfahânî, Mufradât, racines ḥ-j-j / b-h-t]

Ḥâjj indique une controverse argumentative cherchant à l’emporter, non à chercher la vérité. Buhita signifie être frappé de stupeur et réduit au silence, non par manque d’arguments, mais par incapacité intérieure à reconnaître l’évidence. Le verset montre que l’orgueil empêche la lumière de se transformer en guidance.

Muḥammad al-Ṭâhir Ibn ‘Âshûr
[Ibn ‘Âshûr, Taḥrîr, s. 2/258]

Le souverain raisonne selon les catégories du pouvoir politique : décider, libérer, tuer. Ibrâhîm déplace le débat hors de ce cadre pour empêcher toute équivoque. La mention finale – « Dieu ne guide pas les gens injustes » – précise que l’obstacle à la foi n’est pas intellectuel, mais moral. L’injustice consiste à absolutiser un pouvoir relatif et à refuser d’en reconnaître les limites.

Muḥammad Ḥusayn Ṭabâṭabâ’î
[Ṭabâṭabâ’î, Mîzân, s. 2/258]

La ḥujjah d’Ibrâhîm opère une transmutation du regard : de la scène politique à l’ordre cosmique. Le tyran peut manipuler des hommes, jamais le soleil. Le verset établit ainsi une frontière nette entre la domination sociale et la souveraineté divine. La guidance est refusée à celui qui persiste à confondre ces deux plans.

Résonnances contemporaines

Ce verset met à nu une tentation permanente : celle du pouvoir qui se prend pour source de la vie. Le souverain ne nie pas Dieu frontalement ; il L’imite. Il prétend faire ce que Dieu fait, à son échelle, par décret et par violence. C’est là le cœur du ṭâghût : non l’athéisme, mais la contrefaçon du divin. Le Coran montre que cette imitation est toujours fragile, car elle repose sur la manipulation, jamais sur la création.

La stratégie d’Ibrâhîm est décisive. Il ne s’enferme pas dans le terrain piégé du pouvoir. Il ne conteste pas la capacité du roi à tuer ; il la relativise. En convoquant le soleil, il rappelle que l’ordre du monde ne dépend d’aucun trône. La vérité devient alors évidente sans violence : le pouvoir humain agit sur des corps ; Dieu agit sur l’être. Là où l’homme décrète, Dieu ordonne.

Dans le monde moderne, la scène se répète sous d’autres formes. Les pouvoirs techniques et politiques prétendent maîtriser la vie – naissance, mort, santé, reproduction, climat – et finissent par se croire légitimes à décider du sens même de l’existence. Ce verset rappelle une limite infranchissable : produire, calculer, contraindre n’est pas créer. Tant que l’homme confondra maîtrise et souveraineté, il restera exposé à l’absurde.

La phrase finale n’est pas une condamnation arbitraire : « Dieu ne guide pas les gens injustes ». L’injustice ici est un aveuglement volontaire. La vérité a été rendue claire ; elle n’a pas été accueillie. La non-guidance est la conséquence d’un refus intérieur, non d’un défaut de preuve. Ibrâhîm n’a pas vaincu par la force, mais par la clarté. Et cette clarté suffit à faire vaciller tout pouvoir qui se prend pour absolu.

Ce verset enseigne ainsi une leçon de résistance spirituelle. Face à la domination, le croyant n’est pas appelé à singer le pouvoir, mais à en dévoiler la limite. La foi n’est pas une fuite hors du monde ; elle est un ancrage dans ce qui dépasse le monde. Regarder le soleil, comme Ibrâhîm, c’est rappeler que toute autorité humaine est relative – et que la vraie liberté commence là où l’on reconnaît ce qui ne dépend pas de nous.

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