Sourate Al-Baqara [2/58 à 60]

 Sourate Al-Baqara [2/58 à 60]
Bloc 29 Versets 2/58 à 60

Traduction du sens des versets
{58} Et lorsque Nous dîmes : « Entrez dans cette cité et mangez-y à votre guise, abondamment, où vous le voudrez. Entrez par la porte en vous prosternant et dites : “Pardon !”, Nous vous pardonnerons vos fautes et Nous accorderons davantage aux bienfaisants. » {59} Mais les injustes changèrent la parole qui leur avait été dite en une autre que celle qui leur avait été dite. Alors Nous fîmes descendre du ciel un châtiment sur les injustes, pour leur transgression. {60} Et lorsque Moïse demanda de l’eau pour son peuple, Nous dîmes : « Frappe le rocher avec ton bâton. » Alors douze sources en jaillirent ; chaque groupe sut où boire. « Mangez et buvez de ce que Dieu vous a attribué, et ne semez pas la corruption sur la terre en semant le désordre. »

Translittération phonétique
{58} wa idh qul’nâ udkhulû hâdhihi al-qaryata fa-kulû minhâ ḥaythu shi’tum raghadan wa udkhulû al-bâba sujjadan wa qûlû ḥiṭṭatun naghfir lakum khaṭâyâkum wa sanazîdu al-muḥsinîn {59} fa-baddala alladhîna ẓalamû qawlan ghayra alladhî qîla lahum fa-anzalnâ ‘alâ alladhîna ẓalamû rijzan mina al-samâ’i bimâ kânû yafsuqûn {60} wa idh is’tasqâ mûsâ li-qawmih fa-qul’nâ iḍrib bi-‘aṣâka al-ḥajara fa-infajarat minhu ithnatâ ‘ashrata ‘aynan qad ‘alima kullu unâsin mashrabahum kulû wa ishrabû min rizqi allâh wa lâ ta‘thaw fî al-arḍi mufsidîn

Exégèse des quatre grands commentateurs
Fakhr ad-Dîn ar-Râzî
[ar-Râzî, Mafâtîḥ, s. 2/58–60]

La promesse de pardon est liée à un geste d’humilité et à une parole simple. La falsification du mot prescrit révèle une altération de l’intention : déformer le langage, c’est refuser l’ordre divin sous couvert de conformité.

Ar-Râghib al-Iṣfahânî
[al-Iṣfahânî, Mufradât, racines r-j-z ; f-s-q]

Le châtiment vise la transgression consciente, non l’erreur. Le jaillissement des sources manifeste une réponse immédiate à la nécessité humaine, mais n’annule jamais l’exigence morale.

Muḥammad al-Ṭâhir Ibn ‘Âshûr
[Ibn ‘Âshûr, Taḥrîr, s. 2/58–60]

La répartition des sources respecte la diversité des groupes sans sacraliser leurs divisions. Le miracle est encadré par un rappel éthique : la faveur n’autorise pas la corruption.

Muḥammad Ḥusayn Ṭabâṭabâ’î
[Ṭabâṭabâ’î, Mîzân, s. 2/58–60]

La répétition de l’injonction « ne pas corrompre » indique que l’abondance accroît la responsabilité. La gratitude véritable se prouve par la retenue et le respect des limites.

Résonnances contemporaines

Ces versets articulent avec précision la relation entre don et responsabilité. Dieu ouvre un espace d’abondance et propose un chemin d’humilité ; l’homme est invité à entrer en se reconnaissant dépendant, à parler vrai, à recevoir sans se l’approprier. La corruption commence lorsque le langage est tordu pour rendre le don compatible avec l’orgueil. Changer le mot, c’est déjà changer le sens ; changer le sens, c’est refuser la conversion.

La scène des sources éclaire une autre tentation : croire que le miracle dispense de l’éthique. Or le texte insiste : même lorsque l’eau jaillit du roc, l’ordre demeure. Manger et boire sont permis, semer le désordre ne l’est pas. La subsistance est donnée, la mesure est exigée. La bénédiction n’est pas un droit ; elle est une confiance accordée.

Dans les sociétés contemporaines, la gratuité est souvent profanée par l’appropriation. Tout devient propriété, performance, consommation. La parole elle-même est altérée : on la modifie pour neutraliser ce qu’elle exige. Le Coran dévoile le lien intime entre écologie du langage et écologie du monde : falsifier les mots prépare la corruption des terres.

Le rappel final – » ne semez pas la corruption » – traverse le récit comme une ligne rouge. Il vaut pour la cité, pour l’eau, pour la parole et pour le cœur. Recevoir sans remercier, parler sans vérité, jouir sans limite : autant de gestes qui transforment la manne en poison.

Ces versets enseignent une sagesse simple et sévère : la bénédiction se maintient par l’humilité, la fidélité et la vigilance. Là où le don est reçu comme dû, la corruption s’installe. Là où le don est accueilli comme grâce, l’abondance devient chemin de rectitude.

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