Sourate Al-Baqara [2/67 à 71]

Sourate Al-Baqara [2/67 à 71]
Bloc 34 Versets 2/67 à 71

Traduction du sens des versets
{67} Et lorsque Moïse dit à son peuple : « Dieu vous ordonne de sacrifier une vache », ils dirent : « Te moques-tu de nous ? » Il dit : « Je cherche protection auprès de Dieu d’être du nombre des ignorants. » {68} Ils dirent : « Demande pour nous à ton Seigneur qu’Il nous précise ce qu’elle doit être. » Il dit : « Dieu dit que c’est une vache ni trop vieille ni trop jeune, d’un âge moyen. Faites donc ce qu’on vous commande. » {69} Ils dirent : « Demande pour nous à ton Seigneur qu’Il nous précise sa couleur. » Il dit : « Dieu dit que c’est une vache jaune, vive de couleur, qui ravit la vue. » {70} Ils dirent : « Demande pour nous à ton Seigneur qu’Il nous précise ce qu’elle est, car les vaches se ressemblent à nos yeux. Si Dieu le veut, nous serons bien guidés. » {71} Il dit : « Dieu dit que c’est une vache qui n’a jamais été soumise au labour de la terre ni à l’arrosage des champs, sans défaut, sans tache. » Ils dirent alors : « Maintenant tu as dit la vérité. » Et ils la sacrifièrent, mais ils faillirent ne pas le faire.

Translittération phonétique
{67} wa idh qâla mûsâ li-qawmih inna allâha ya’murukum an taḏbaḥû baqarah qâlû a-tattakhiḏunâ huzuwan qâla a‘ûdhu bi-allâhi an akûna mina al-jâhilîn {68} qâlû ud‘u lanâ rabbaka yubayyin lanâ mâ hiy qâla innahu yaqûlu innahâ baqaratun lâ fâriḍun wa lâ bikrun ‘awânun bayna dhâlika fa-if‘alû mâ tu’marûn {69} qâlû ud‘u lanâ rabbaka yubayyin lanâ mâ lawnuhâ qâla innahu yaqûlu innahâ baqaratun ṣafrâ’u fâqi‘un lawnuhâ tasurru al-nâẓirîn {70} qâlû ud‘u lanâ rabbaka yubayyin lanâ mâ hiy inna al-baqara tashâbaha ‘alaynâ wa innâ in shâ’a allâhu la-muhtadûn {71} qâla innahu yaqûlu innahâ baqaratun lâ dhulûlun tuthîru al-arḍa wa lâ tasqî al-ḥartha musallamatun lâ shiyata fîhâ qâlû al-ân ji’ta bi-al-ḥaqq fa-dhabaḥûhâ wa mâ kâdû yaf‘alûn

Exégèse des quatre grands commentateurs
Fakhr ad-Dîn ar-Râzî
[ar-Râzî, Mafâtîḥ, s. 2/67–71]

Le récit met en évidence une stratégie d’évitement : multiplier les questions pour retarder l’obéissance. À mesure que les demandes s’accumulent, l’acte initialement simple devient plus contraignant. La difficulté ne vient pas du commandement, mais de la résistance intérieure.

Ar-Râghib al-Iṣfahânî
[al-Iṣfahânî, Mufradât, racine b-q-r]

La vache représente une épreuve ordinaire. La complexité est introduite par les hommes eux-mêmes. Le verbe du sacrifice n’apparaît qu’à la fin, soulignant une obéissance arrachée, non consentie.

Muḥammad al-Ṭâhir Ibn ‘Âshûr
[Ibn ‘Âshûr, Taḥrîr, s. 2/67–71]

L’excès de précision révèle un manque de confiance. Le littéralisme devient un moyen de neutraliser l’esprit de la Loi. L’ordre divin appelle une réponse simple ; la suspicion transforme la guidance en fardeau.

Muḥammad Ḥusayn Ṭabâṭabâ’î
[Ṭabâṭabâ’î, Mîzân, s. 2/67–71]

La formule finale – « ils faillirent ne pas le faire » – dévoile la vérité du cœur. L’objectif n’était pas l’obéissance, mais l’argumentation. Lorsque la Révélation devient objet de débat, la piété s’éteint.

Résonnances contemporaines

Ce récit constitue une critique fine de la religiosité dilatoire. Dieu ordonne un acte clair ; l’homme répond par le soupçon, l’ironie puis la négociation. Les questions ne cherchent pas la justesse, mais l’ajournement. À force de demander des précisions, l’âme se donne l’illusion de la piété tout en fuyant l’acte.

La leçon est exigeante : l’obéissance n’est pas l’ennemie de l’intelligence, mais son accomplissement juste. Penser pour obéir diffère radicalement de penser pour se soustraire. Ici, la raison est mobilisée comme écran, non comme lumière. La Révélation devient un terrain de joute plutôt qu’un appel à se tenir droit.

La modernité religieuse reconduit souvent cette posture. On contextualise, on nuance, on conditionne, on attend la certitude parfaite – et l’on diffère indéfiniment l’engagement. Le texte rappelle que la foi n’est pas un débat sans fin : elle est une réponse. Lorsque le cœur est prêt, l’ordre simple suffit.

La multiplication des critères finit par durcir la Loi que l’on prétend honorer. Ce qui était facile devient pénible. La faute n’est pas d’interroger pour comprendre, mais de comprendre pour ne pas agir. La piété authentique reconnaît le moment où l’intelligence doit céder la place à l’obéissance confiante.

Ce passage invite ainsi à un examen intérieur sans complaisance. Face au commandement, cherchons-nous la clarté pour agir, ou la complexité pour reculer ? La réponse révèle notre rapport réel à Dieu. Le croyant n’est pas celui qui gagne l’argument, mais celui qui consent à l’acte – promptement, humblement, sans ironie.

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