Sourate Al-Baqara [2/85-86]

Sourate Al-Baqara [2/85-86]
Bloc 41 Versets 2/85 à 86

Traduction du sens des versets
{85} Puis vous êtes ceux-là même qui vous entretuez, qui expulsez une partie d’entre vous de leurs demeures, en vous soutenant mutuellement dans le péché et l’agression. Et s’ils viennent à vous comme captifs, vous les rachetez – alors que leur expulsion vous était interdite ! Croyez-vous donc en une partie du Livre et mécroyez-vous en une autre ? Quelle sera donc la rétribution de ceux qui agissent ainsi, sinon l’avilissement dans cette vie ? Et au Jour de la Résurrection, ils seront renvoyés au plus dur châtiment. Dieu n’est pas inattentif à ce que vous faites. {86} Voilà ceux qui ont échangé la vie future contre la vie présente. Leur châtiment ne sera pas allégé, et ils ne seront pas secourus.

Translittération phonétique
{85} thumma antum hâ’ulâ’i taqtulûna anfusakum wa tukh’rijûna farîqan minkum min diyârihim taẓâharûna ‘alayhim bi-al-ithmi wa al-‘udwân wa in ya’tûkum usârâ tufâdûhum wa huwa muḥarramun ‘alaykum ikhrâjuhum a-fa-tu’minûna bi-ba‘ḍi al-kitâbi wa takfurûna bi-ba‘ḍ fa-mâ jazâ’u man yaf‘alu dhâlika minkum illâ khizyun fî al-ḥayâti al-dunyâ wa yawma al-qiyâmati yuraddûna ilâ ashad al-‘adhâb wa mâ allâhu bi-ghâfilin ‘ammâ ta‘malûn {86} ulâ’ika alladhîna ishtarawû al-ḥayâta al-dunyâ bi-al-âkhirah fa-lâ yukhaffafu ‘anhumu al-‘adhâbu wa lâ hum yunṣarûn

Exégèse des quatre grands commentateurs
Fakhr ad-Dîn ar-Râzî
[ar-Râzî, Mafâtîḥ, s. 2/85–86]

Le reproche central porte sur la sélection intéressée des prescriptions. Racheter les captifs tout en pratiquant l’expulsion et le meurtre révèle une fidélité fragmentée. La Révélation n’est pas un ensemble d’options : la prendre partiellement revient à la trahir.

Ar-Râghib al-Iṣfahânî
[al-Iṣfahânî, Mufradât, racine sh-r-y]

L’« échange » désigne une transaction consciente : préférer l’avantage immédiat au poids de l’au-delà. Ce choix inverse l’ordre des priorités et installe le monde présent comme finalité.

Muḥammad al-Ṭâhir Ibn ‘Âshûr
[Ibn ‘Âshûr, Taḥrîr, s. 2/85–86]

L’avilissement annoncé touche la dignité morale et la crédibilité politique. Le châtiment de l’au-delà est présenté comme un retour forcé vers ce que l’on a cherché à éviter : la vérité du Jugement.

Muḥammad Ḥusayn Ṭabâṭabâ’î
[Ṭabâṭabâ’î, Mîzân, s. 2/85–86]

La pathologie dénoncée est celle d’une Révélation traitée comme marchandise. Le refus de l’allégement du châtiment correspond à la persistance dans un choix délibéré qui vide le cœur de la crainte de Dieu.

Résonnances contemporaines

Ces versets exposent sans détour la religion à la carte. On brandit certaines prescriptions quand elles servent l’image morale, et l’on piétine les interdits lorsqu’ils contredisent les intérêts politiques ou tribaux. Cette incohérence n’est pas une simple faiblesse humaine ; elle est une stratégie de légitimation : se couvrir du Livre pour agir contre son esprit.

Le texte pointe une contradiction flagrante : condamner l’expulsion tout en la pratiquant, racheter des captifs tout en soutenant la violence qui les produit. La morale devient performative, non transformatrice. Le Coran renverse l’argument : croire à une partie du Livre et rejeter l’autre n’est pas croire du tout.

L’« échange » de l’au-delà contre le monde décrit une logique encore active : sécuriser l’instant au prix du sens. La conséquence est double et proportionnée : perte de dignité ici-bas, sévérité accrue dans l’au-delà. La foi instrumentalisée se retourne contre ceux qui l’utilisent.

Dans les sociétés modernes, cette critique demeure brûlante. On invoque des valeurs religieuses ou morales pour justifier des violences, des discriminations, des exclusions, des déplacements forcés – tout en s’achetant une bonne conscience par des gestes symboliques. Le Coran dénonce cette duplicité : la foi ne s’accommode pas de l’injustice structurelle.

La leçon est radicale et juste : l’alliance est indivisible. La Révélation ne se découpe pas selon l’intérêt. Qui choisit le confort contre la vérité perd la dignité ici-bas et le secours là-haut. Le croyant sincère accepte le Livre en entier, précisément là où il le dérange, car il sait que Dieu voit et que Dieu juge.

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