Sourate Al-Baqara [2/87-88]

 Sourate Al-Baqara [2/87-88]
Bloc 42 Versets 2/87 à 88

Traduction du sens des versets
{87} Nous avons certes donné le Livre à Moïse, et envoyé après lui une succession de messagers. Et Nous avons donné à Jésus, fils de Marie, les preuves claires, et Nous l’avons soutenu par l’Esprit de sainteté. Est-ce qu’à chaque fois qu’un messager vous apportait ce que vous ne désiriez pas, vous vous enfliez d’orgueil ? Vous traitiez certains de menteurs et en tuiez d’autres. {88} Et ils dirent : « Nos cœurs sont voilés. » Non ! C’est Dieu qui les a maudits à cause de leur négation. Et leur foi est bien peu de chose.

Translittération phonétique
{87} wa laqad âtaynâ mûsâ al-kitâba wa qaffaynâ min ba‘dih bi-al-rusul wa âtaynâ ‘îsâ ibn maryam al-bayyinâti wa ayyadnâhu bi-rûḥ al-qudus a-fa-kullamâ jâ’akum rasûlun bimâ lâ tahwâ anfusukum is’takbartum fa-farîqan kadhdhabtum wa farîqan taqtulûn {88} wa qâlû qulûbunâ ghulf bal la‘anahumu allâhu bi-kufrihim fa-qalîlan mâ yu’minûn

Exégèse des quatre grands commentateurs
Fakhr ad-Dîn ar-Râzî
[ar-Râzî, Mafâtîḥ, s. 2/87–88]

La succession des messagers manifeste la continuité de la miséricorde divine. Le rejet répété n’est pas dû à l’obscurité du message, mais à l’orgueil suscité par le hawâ – le désir qui refuse toute remise en cause. L’arrogance précède la négation.

Ar-Râghib al-Iṣfahânî
[al-Iṣfahânî, Mufradât, racines r-ḥ-q-d-s ; gh-l-f]

Le soutien de Jésus par l’Esprit de sainteté atteste la pureté et la clarté de sa mission. L’argument des « cœurs voilés » est un renversement : ce n’est pas un voile imposé, mais une fermeture issue du refus répété.

Muḥammad al-Ṭâhir Ibn ‘Âshûr
[Ibn ‘Âshûr, Taḥrîr, s. 2/87–88]

La chaîne prophétique (qaffaynâ) est un rappel de la patience divine. L’absence de gratitude face à cette continuité révèle une pathologie : l’orgueil se substitue à l’écoute, et la réforme devient insupportable.

Muḥammad Ḥusayn Ṭabâṭabâ’î
[Ṭabâṭabâ’î, Mîzân, s. 2/87–88]

L’expression fa-qalîlan mâ yu’minûn indique une foi conditionnelle et superficielle. Ce n’est pas l’absence de croyance, mais sa soumission aux caprices qui est dénoncée.

Résonnances contemporaines

Ces versets livrent une clé de lecture décisive de l’histoire spirituelle : Dieu parle, l’homme compare avec ses désirs, puis rejette ce qui dérange. Le problème n’est pas l’insuffisance des signes, mais l’inconfort qu’ils provoquent. La Révélation n’est pas accueillie comme lumière, mais évaluée à l’aune de l’intérêt et de l’habitude.

La référence à Jésus, soutenu par l’Esprit de sainteté, rappelle que les preuves étaient manifestes. Pourtant, l’orgueil a transformé la clarté en menace. Traiter les messagers de menteurs – ou les éliminer – n’est pas seulement un crime historique ; c’est une attitude spirituelle récurrente : étouffer la parole qui oblige à changer.

L’argument des « cœurs voilés » est emblématique d’une fuite moderne. On transforme la fermeture volontaire en fatalité, la responsabilité en destin. Le Coran renverse cette excuse : le voile n’est pas cause, mais conséquence. Dieu ne scelle qu’après des refus répétés ; l’homme ferme d’abord, Dieu confirme ensuite.

Dans les sociétés contemporaines, ce mécanisme se répète sous des formes plus policées. Les voix qui appellent à la justice, à la sobriété, à la responsabilité sont marginalisées, disqualifiées ou neutralisées. On ne tue plus toujours les prophètes ; on les ridiculise, on les ignore, on les rend inaudibles. Le résultat est le même : une foi réduite à peu de chose, parce qu’elle ne tolère plus d’être dérangée.

Ces versets s’adressent aussi aux croyants. La succession des messagers ne s’arrête pas avec l’histoire : le rappel continue à travers les signes, les consciences et les événements. Chaque fois que la vérité heurte nos désirs, une question demeure : allons-nous écouter, ou nous enfler d’orgueil ?

Le Coran conclut avec gravité : la foi qui ne supporte pas l’exigence est une foi fragile. Elle subsiste tant qu’elle ne coûte rien. Mais lorsque le message appelle à une transformation réelle, elle se dissout. La vraie foi commence là où l’ego accepte d’être contesté – et où le cœur consent à s’ouvrir, même au prix de l’inconfort.

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