Sourate Al-Baqara [2/90-91]

Sourate Al-Baqara [2/90-91]
Bloc 44 Versets 2/90 à 91

Traduction du sens des versets
{90} Combien est mauvais ce contre quoi ils ont vendu leurs âmes : qu’ils nient ce que Dieu a fait descendre, par jalousie que Dieu fasse descendre de Sa grâce sur qui Il veut parmi Ses serviteurs. Ils ont attiré sur eux colère sur colère. Et pour les négateurs, il y a un châtiment humiliant. {91} Et lorsqu’on leur dit : « Croyez à ce que Dieu a fait descendre », ils disent : « Nous croyons à ce qui nous a été révélé », et ils rejettent ce qui est venu après, alors que c’est la vérité confirmant ce qu’ils ont. Dis : « Pourquoi donc avez-vous tué auparavant les prophètes de Dieu, si vous étiez croyants ? »

Translittération phonétique
{90} bi’samâ ishtaraw bihî anfusahum an yakfurû bimâ anzala allâhu baghyan an yunazzila allâhu min faḍlihî ‘alâ man yashâ’u min ‘ibâdih fa-bâ’û bi-ghaḍabin ‘alâ ghaḍab wa li-al-kâfirîna ‘adhâbun muhîn {91} wa idhâ qîla lahum âminû bimâ anzala allâhu qâlû nu’minu bimâ unzila ‘alaynâ wa yakfurûna bimâ warâ’ahu wa huwa al-ḥaqqu muṣaddiqan limâ ma‘ahum qul fa-lima taqtulûna anbiyâ’a allâhi min qablu in kuntum mu’minîn

Exégèse des quatre grands commentateurs
Fakhr ad-Dîn ar-Râzî
[ar-Râzî, Mafâtîḥ, s. 2/90–91]

L’expression « vendre leurs âmes » désigne une perte totale : l’âme est sacrifiée pour préserver un avantage identitaire. Baghyan (jalousie) indique que le rejet procède de la jalousie et non du doute. Le refus est moral avant d’être doctrinal.

Ar-Râghib al-Iṣfahânî
[al-Iṣfahânî, Mufradât, racines b-gh-y ; gh-ḍ-b]

Bâ’û bi-ghaḍabin ‘alâ ghaḍab (« Ils ont attiré sur eux colère sur colère. ») signifie l’accumulation d’un rejet obstiné. La disgrâce n’est pas infligée d’un coup : elle se construit par des refus répétés face à une vérité reconnue.

Muḥammad al-Ṭâhir Ibn ‘Âshûr
[Ibn ‘Âshûr, Taḥrîr, s. 2/90–91]

Le double discours – accepter ce qui est « à nous » et rejeter ce qui vient « d’ailleurs » – révèle une fermeture identitaire. L’argument historique du meurtre des prophètes montre que cette logique n’est pas nouvelle : elle traverse les générations.

Muḥammad Ḥusayn Ṭabâṭabâ’î
[Ṭabâṭabâ’î, Mîzân, s. 2/90–91]

L’interpellation « pourquoi avez-vous tué les prophètes ? » vise la cohérence. La foi véritable implique l’accueil de tous les envoyés. Refuser l’un par orgueil revient à nier la prophétie elle-même.

Résonnances contemporaines

Ces versets mettent à nu une dynamique récurrente : la vérité est acceptée tant qu’elle confirme un pouvoir ou une identité, puis rejetée dès qu’elle redistribue la grâce. La jalousie religieuse devient ainsi une force de négation. On invoque Dieu pour obtenir la victoire, mais on refuse Sa décision lorsqu’elle ne consacre pas « notre » camp.

Le Coran décrit ce rejet comme une transaction : l’âme est échangée contre la préservation d’un statut. La conséquence est double : une dégradation intérieure immédiate et une humiliation eschatologique. La « colère sur colère » n’est pas une explosion divine, mais la sédimentation d’un refus conscient qui s’auto-entretient.

Le verset 91 dévoile la racine du problème : croire sélectivement. Accueillir ce qui est familier et rejeter ce qui dérange, même lorsqu’il confirme la vérité déjà reçue. L’argument des prophètes tués sert ici de révélateur : quand la vérité contredit l’ordre établi, elle est combattue – parfois jusqu’à l’élimination de ceux qui la portent.

Dans le monde contemporain, cette logique demeure. On accepte des principes tant qu’ils servent l’identité, l’influence ou le confort ; on les relativise lorsqu’ils exigent justice, partage ou remise en cause. La vérité venue d’un autre – d’un autre milieu, d’une autre voix – est suspecte par principe. Le Coran rappelle que cette attitude n’est pas neutralité, mais rébellion.

Ces versets posent une question décisive au croyant : suis-je prêt à accueillir la vérité lorsqu’elle me décentre ? La foi authentique ne choisit pas ses messagers ; elle reconnaît la grâce là où Dieu la dépose. Refuser par jalousie, c’est perdre l’âme que l’on croyait défendre.

La leçon est sévère et juste : on ne peut invoquer Dieu pour la victoire et refuser Sa parole quand elle nous échappe. La fidélité commence là où l’ego renonce à se poser en arbitre de la grâce.

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