Sourate Al-Baqara [2/95-96]

Sourate Al-Baqara [2/95-96]
Bloc 48 Versets 2/95 à 96

Traduction du sens des versets
{95} Mais ils ne souhaiteront jamais la mort, à cause de ce que leurs mains ont accompli. Et Dieu connaît parfaitement les injustes. {96} Et tu les trouveras plus attachés à la vie que les gens – plus encore que les associateurs. Chacun d’eux aimerait vivre mille ans. Mais cela ne l’éloignera nullement du châtiment, même s’il vivait aussi longtemps. Et Dieu voit parfaitement ce qu’ils font.

Translittération phonétique
{95} wa lan yatamannawhu abadan bimâ qaddamat aydîhim wa allâhu ‘alîmun bi-al-ẓâlimîn {96} wa la-tajidannahum aḥraṣa al-nâsi ‘alâ ḥayâtin wa mina alladhîna ashrakû yawaddu aḥaduhum law yu‘ammaru alfa sanah wa mâ huwa bi-muzâḥziḥihî mina al-‘adhâbi an yu‘ammar wa allâhu baṣîrun bimâ ya‘malûn

Exégèse des quatre grands commentateurs
Fakhr ad-Dîn ar-Râzî
[ar-Râzî, Mafâtîḥ, s. 2/95–96]

Le refus de souhaiter la mort n’est pas un simple instinct vital : il procède de la conscience des fautes accumulées (bimâ qaddamat aydîhim). La peur du jugement dévoile une foi déficiente ; le cœur sait ce qu’il fuit.

Ar-Râghib al-Iṣfahânî
[al-Iṣfahânî, Mufradât, racines ‘-m-r ; ḥ-r-ṣ]

La longévité (yu‘ammaru) est présentée comme une illusion salvatrice. L’attachement excessif à la vie devient une idolâtrie du temps : prolonger l’existence ne répare ni ne purifie.

Muḥammad al-Ṭâhir Ibn ‘Âshûr
[Ibn ‘Âshûr, Taḥrîr, s. 2/95–96]

Le chiffre symbolique de mille ans ridiculise la croyance en un salut par la durée. Le jugement divin n’obéit pas au calcul des années, mais à la vérité des actes.

Muḥammad Ḥusayn Ṭabâṭabâ’î
[Ṭabâṭabâ’î, Mîzân, s. 2/95–96]

L’attachement à la vie révèle l’orientation réelle de l’âme. Celui qui fuit la mort manifeste son amour du monde ; celui qui espère la rencontre montre sa confiance en Dieu.

Résonnances contemporaines

Ces versets livrent un diagnostic sans détour : l’angoisse devant la mort trahit une contradiction intérieure. On prétend être promis à la Demeure dernière, mais on s’accroche à la vie avec une avidité plus grande encore que ceux qui nient Dieu. La fuite devient aveu. Le cœur sait ce qu’il redoute parce qu’il sait ce qu’il a accumulé.

Le Coran ne condamne pas l’amour de la vie en soi ; il dénonce l’avidité qui en fait un refuge. L’obsession de la longévité, de la conservation à tout prix, de l’évitement de la finitude, transforme le temps en idole. Vivre mille ans sans vérité ne rapproche pas du salut ; cela ne fait que prolonger l’illusion.

Dans les sociétés modernes, cette pathologie est amplifiée. La mort est évacuée, médicalisée, dissimulée. On promet la prolongation indéfinie, on nie le rendez-vous. Le Coran renverse cette promesse : la durée n’éloigne pas du jugement ; elle peut au contraire aggraver la perte si elle n’est pas habitée par le sens.

La foi authentique n’est pas une négation de la mort, mais une pacification face à elle. Elle ne la cherche pas par désespoir, mais elle ne la fuit pas par attachement. Le désir de vivre mille ans révèle ici une incapacité à se tenir devant Dieu avec confiance. Ce n’est pas la mort qui fait peur, mais la vérité qu’elle dévoile.

Ainsi, ces versets rappellent que le critère n’est pas le nombre de jours, mais la qualité de l’orientation. Dieu voit les actes, pas les vœux de longévité. Et seule la conversion intérieure – non la fuite dans le temps – libère de la crainte du châtiment.

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