Sourate Al-Baqara [2/16-17]

Sourate Al-Baqara [2/16-17]
Bloc 7 Versets 2/16 à 17

Traduction du sens des versets
{16} Ce sont ceux qui ont troqué la guidance contre l’égarement. Leur commerce n’a pas profité, et ils n’étaient pas bien guidés. {17} Leur exemple est celui de quelqu’un qui a allumé un feu ; lorsqu’il a éclairé tout autour de lui, Dieu a fait disparaître leur lumière, les laissant dans les ténèbres, sans rien voir.

Translittération phonétique
{16} ulâ’ika alladhîna ishtaraw al-ḍalâlata bi-al-hudâ fa-mâ rabiḥat tijâratuhum wa mâ kânû muhtadîn {17} mathaluhum ka-mathal alladhî istawqada nâran fa-lammâ aḍâ’at mâ ḥawlahu dhahaba allâhu bi-nûrihim wa tarakahum fî ẓulumâtin lâ yubṣirûn

Exégèse des quatre grands commentateurs
Fakhr ad-Dîn ar-Râzî
[ar-Râzî, Mafâtîḥ, s. 2/16–17]

Le Coran décrit ici une transaction volontaire et perdante. Ces hommes ont échangé la guidance contre l’égarement, pensant y trouver un avantage. L’image du commerce souligne l’illusion de profit : ils ont choisi en pleine conscience ce qui les prive de toute orientation. Dieu ne les a pas trompés ; ils ont eux-mêmes préféré ce qui les égare. Le retrait de la lumière est la conséquence logique d’un choix assumé, non une injustice imposée.

Ar-Râghib al-Iṣfahânî
[al-Iṣfahânî, Mufradât, racines sh-r-y / n-w-r]

Le verbe ishtaraw indique un acte d’acquisition délibéré. L’égarement n’est pas subi, il est recherché. Le feu de la parabole représente une clarté initiale, liée soit à la raison soit à une première exposition à la vérité révélée. Mais cette clarté n’est pas conservée. Celui qui ne protège pas ce qu’il a reçu perd jusqu’à la capacité de voir, car la lumière ne demeure que chez celui qui l’accueille loyalement.

Muḥammad al-Ṭâhir Ibn ‘Âshûr
[Ibn ‘Âshûr, Taḥrîr, s. 2/16–17]

La parabole montre une expérience spirituelle avortée. La lumière éclaire un instant, suffisamment pour donner l’illusion de maîtrise, puis elle disparaît. Ce sont ceux qui approchent la foi sans engagement réel, qui en goûtent les effets sans s’y établir. La guidance n’est pas un éclair passager ; elle exige une adhésion durable. Lorsqu’elle est traitée comme un outil ou un moment, elle se retire.

Muḥammad Ḥusayn Ṭabâṭabâ’î
[Ṭabâṭabâ’î, Mîzân, s. 2/16–17]

La distinction entre feu et lumière est décisive. Le feu éclaire par combustion, la lumière éclaire par stabilité. Ceux qui sont visés n’ont jamais reçu la vraie lumière divine ; ils ont seulement bénéficié d’une illusion de clarté. Dieu ne leur retire pas une guidance authentique, mais l’apparence qu’ils avaient confondue avec elle. Leur obscurité finale révèle ce qu’ils ont réellement choisi dès le départ.

Résonnances contemporaines

Ces versets mettent en scène une responsabilité intérieure décisive : la guidance n’est pas seulement donnée, elle peut être abandonnée. L’égarement n’est pas présenté comme une simple erreur ou un manque d’accès à la vérité, mais comme un choix implicite, parfois lucide, parfois dissimulé. L’image du commerce est centrale : la guidance est échangée contre autre chose. Ce “quelque chose” n’est pas nommé comme un mal évident, mais comme une illusion d’autonomie, de maîtrise ou de confort. La parabole du feu précise cette logique : il y a bien une clarté initiale, réelle mais brève, qui attire et rassure, avant de disparaître dès qu’elle n’est plus entretenue par un engagement sincère.

Cette clarté fugace n’est pas la lumière de la foi enracinée, mais une lumière utilitaire. Elle permet de voir juste assez pour avancer un instant, sans jamais obliger à s’orienter durablement. Le problème n’est donc pas l’absence de lumière, mais le refus de la recevoir comme orientation. Lorsque la clarté devient contraignante, lorsqu’elle demande cohérence, fidélité ou transformation, elle est abandonnée. Ce retrait n’est pas vécu comme une perte, mais comme une libération, jusqu’au moment où l’obscurité s’installe et où plus aucun repère ne subsiste.

Cette structure est profondément contemporaine. Le monde moderne multiplie les sources de clarté immédiate : informations, techniques, idéologies, discours de progrès. Chacune promet une compréhension rapide, un sentiment de maîtrise, une efficacité visible. Elles éclairent ponctuellement, mais ne construisent aucune orientation stable. L’homme n’est pas plongé dans une nuit brutale ; il est entouré de lumières fragmentées qui se succèdent sans jamais former un chemin. La confusion ne vient pas d’un manque de savoir, mais d’une accumulation de clartés qui ne s’ordonnent pas.

Les enseignements qui se dégagent sont exigeants mais simples. La guidance ne fonctionne pas comme un outil que l’on active à la demande. Elle suppose une fidélité qui traverse les moments de clarté comme les moments d’obscurité. Celui qui n’avance que lorsqu’il “voit” clairement finit par ne plus avancer du tout. Dans le réel non tronqué, cela implique de refuser les lumières qui n’engagent rien, même si elles sont séduisantes, et d’accepter une orientation qui transforme durablement la manière de penser, de décider et d’agir. La foi n’est pas une illumination passagère ; elle est une stabilité intérieure qui ne se maintient qu’au prix d’un choix constant.

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