Sourate Al-Baqara [2/168-169]

Sourate Al-Baqara [2/168-169]
Bloc 83 Versets 2/168 à 169

Traduction du sens des versets
{168} Ô gens ! Mangez de ce qui est licite et bon sur la terre. Et ne suivez pas les pas du Diable : car il est pour vous un ennemi déclaré. {169} Il ne vous ordonne que le mal et la turpitude, et de dire sur Dieu ce que vous ne savez pas.

Translittération phonétique
{168} yâ ayyuhâ al-nâsu kulû mimmâ fî al-arḍi ḥalâlan ṭayyiban wa lâ tattabi‘û khuṭuwâti al-shayṭân innahu lakum ‘aduwwun mubîn {169} innamâ yaʾmurukum bi-al-sûʾi wa al-faḥshâʾi wa an taqûlû ‘alâ allâhi mâ lâ ta‘lamûn

Exégèse des quatre grands commentateurs
Fakhr ad-Dîn ar-Râzî
[ar-Râzî, Mafâtîḥ, s. 2/168–169]

Le commandement associe explicitement licéité et qualité. Ce qui est permis (ḥalâl) doit aussi être sain et bénéfique (ṭayyib). Séparer le ḥalâl du ṭayyib ouvre la voie à une légalité sans éthique. Les pas du Shayṭân commencent par la rationalisation de ce qui altère l’âme sous couvert de nécessité ou de confort.

Ar-Râghib al-Iṣfahânî
[al-Iṣfahânî, Mufradât, racines ṭ-y-b / kh-ṭ-w]

Le ṭayyib (bénéfique) renvoie à ce qui est conforme à la fiṭra et au bon équilibre de l’être. Les pas du Shayṭân sont progressifs et discrets : ils déforment lentement l’harmonie naturelle, jusqu’à rendre acceptable ce qui ne l’est plus.

Muḥammad al-Ṭâhir Ibn ‘Âshûr
[Ibn ‘Âshûr, Taḥrîr, s. 2/168–169]

L’expression khuṭuwât ash-shayṭân (les pas du shayṭân) désigne une dynamique insidieuse. Le mal ne s’impose pas brutalement ; il s’installe par petites concessions. L’alimentation, loin d’être neutre, devient un espace de discernement moral et spirituel.

Muḥammad Ḥusayn Ṭabâṭabâ’î
[Ṭabâṭabâ’î, Mîzân, s. 2/168–169]

Le verset dévoile une chaîne de corruption : l’acte illicite prépare la perversion morale, qui ouvre ensuite la porte au mensonge sur Dieu. La déviation pratique précède toujours la déviation doctrinale.

Résonnances contemporaines

Ces versets instaurent une éthique globale de la consommation. Manger n’est pas un geste neutre : il engage une vision du monde, du corps et de la limite. Le Coran ne se contente pas d’interdire ; il éduque le désir. Le ḥalâl ṭayyib n’est pas une contrainte archaïque, mais une sagesse qui protège l’équilibre intérieur et la clarté spirituelle.

Cette exigence entre frontalement en tension avec la logique moderne de l’illimitation. Là où la société marchande transforme tout en produit et le désir en loi, le Coran réintroduit la limite comme acte de liberté. Les pas du Shayṭân ne sont pas spectaculaires : ils prennent la forme d’une normalisation progressive, d’une justification morale, puis d’une parole dévoyée sur Dieu pour légitimer l’excès.

Il en découle une responsabilité personnelle et collective. Résister commence par discerner. Refuser de consommer ce qui corrompt, même lorsqu’il est accessible, est un acte de fidélité. Le croyant est appelé à réordonner sa vie autour d’un critère simple et exigeant : ce qui nourrit le corps sans assombrir l’âme. Dans un monde saturé d’offres et appauvri en sens, le ḥalâl ṭayyib (et non pas le ḥalâl séparé du ṭayyib) devient un acte de résistance spirituelle, une manière de demeurer libre face à la domination du désir et du consumérisme sans limite.

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