Sourate Al-Baqara [2/196 à 199]

Sourate Al-Baqara [2/196 à 199]
Bloc 96 Versets 2/196 à 199

Traduction du sens des versets
{196} Accomplissez pour Allah le pèlerinage et la ‘umra. Mais si vous en êtes empêchés, alors offrez ce qui est possible en sacrifice. Et ne rasez pas vos têtes avant que le sacrifice n’atteigne son lieu. Et si l’un de vous est malade ou a un mal de tête, qu’il compense par un jeûne, une aumône, ou un sacrifice. Et quand vous êtes en sécurité, celui qui accomplit la ‘umra avec le hajj doit offrir ce qui est possible en sacrifice. Mais s’il ne trouve rien, qu’il jeûne trois jours pendant le hajj et sept lorsqu’il est rentré, soit dix jours complets. Cela est pour celui dont la famille ne réside pas près de la Mosquée sacrée. Et craignez Allah, et sachez qu’Allah est dur en punition. {197} Le hajj a lieu dans des mois déterminés. Celui qui s’y engage n’aura pas de rapports intimes, ni d’injustice, ni de dispute durant le pèlerinage. Et ce que vous faites de bien, Allah le sait. Prenez donc des provisions, mais la meilleure provision est la piété. Et craignez-Moi, ô vous qui êtes doués d’intelligence. {198} Il n’y a pas de mal à ce que vous cherchiez de la grâce de votre Seigneur. Et lorsque vous déferlez depuis ‘Arafât, rappelez-vous Allah près du monument sacré. Et rappelez-Le comme Il vous a guidés, même si avant cela vous étiez du nombre des égarés. {199} Ensuite, déferlez là d’où les gens déferlent, et demandez pardon à Allah. Certes, Allah est Pardonneur et Miséricordieux.

Translittération phonétique
{196} wa atimmû al-ḥajja wa al-‘umrata li-allâh fa-in uḥṣirtum fa-mâ is’taysara mina al-hadyi wa lâ taḥliqû ruʾûsakum ḥattâ yablugha al-hadyu maḥillahu fa-man kâna minkum marîḍan aw bihi adhâ min raʾsihi fa-fid’yatun min ṣiyâmin aw ṣadaqatin aw nusuk fa-idhâ amintum fa-man tamatta‘a bi-al-‘umrati ilâ al-ḥajji fa-mâ is’taysara mina al-hady fa-man lam yajid fa-ṣiyâmu thalâthati ayyâmin fî al-ḥajji wa sab‘atin idhâ raja‘tum tilka ‘asharatun kâmilah dhâlika liman lam yakun ahluhu ḥâḍirî al-masjidi al-ḥarâm wa-ittaqû allâha wa‘lamû anna allâha shadîdu al-‘iqâb {197} al-ḥajju ashhurun ma‘lûmât fa-man faraḍa fîhinna al-ḥajja fa-lâ rafatha wa lâ fusuqa wa lâ jidâla fî al-ḥajji wa mâ taf‘alû min khayrin ya‘lamhu allâh wa tazawwâdû fa-inna khayra al-zâdi al-taqwâ wa-ittaqûni yâ ulî al-albâb {198} laysa ‘alaykum junâḥun an tabtaghû faḍlan min rabbikum fa-idhâ afaḍtum min ‘arafâtin fa-udhkurû allâha ‘inda al-mash‘ari al-ḥarâm wa-udhkurûhu ka-mâ hadâkum wa in kuntum min qablihi la-min al-ḍâllîn {199} thumma afîḍû min ḥaythu afâḍa al-nâsu wa is’taghfirû allâha inna allâha ghafûrun raḥîm

Exégèse des quatre grands commentateurs
Fakhr ad-Dîn ar-Râzî
[ar-Râzî, Mafâtîḥ, s. 2/196]

Ar-Râzî insiste sur l’expression « pour Allah » (li-llâh), placée au début du passage. Il explique que le pèlerinage n’est pas un voyage spirituel parmi d’autres, mais un acte de consécration totale, où l’intention doit être purifiée de tout objectif social, identitaire ou mondain. Les nombreuses compensations prévues en cas d’empêchement, de maladie ou de difficulté montrent que Dieu n’exige pas la performance parfaite, mais la sincérité dans l’effort. La rigueur du rite est donc tempérée par une pédagogie de l’adaptation : l’exigence demeure, mais elle s’exprime différemment selon la capacité réelle du croyant.

Ar-Râghib al-Iṣfahânî
[al-Iṣfahânî, Mufradât, racines r-f-th / f-s-q / j-d-l]

Ar-Râghib éclaire le verset {197} en expliquant la triple interdiction formulée pendant le pèlerinage. L’interdiction des rapports intimes vise à suspendre les désirs corporels immédiats ; celle de l’injustice concerne tout comportement moralement déviant ; celle de la dispute vise à préserver la paix sociale dans une foule immense. Le pèlerinage devient ainsi une école de maîtrise de soi, où le croyant apprend à contenir ses pulsions, sa colère et son ego, afin que le rite ne soit pas vidé de son sens par des comportements ordinaires.

Muḥammad al-Ṭâhir Ibn ‘Âshûr
[Ibn ‘Âshûr, Taḥrîr, s. 2/198]

Ibn ‘Âshûr s’arrête sur une autorisation souvent mal comprise : la possibilité de chercher un gain matériel pendant le pèlerinage. Il explique que certains pensaient qu’il fallait se couper totalement des préoccupations économiques pour être pieux. Le Coran corrige cette idée : la spiritualité islamique n’exige pas la fuite du monde. Le croyant peut commercer, travailler et subvenir à ses besoins, tant que cela reste honnête et subordonné à l’intention première du pèlerinage. Cette autorisation empêche de transformer la religion en ascèse irréaliste ou socialement injuste.

Muḥammad Ḥusayn Ṭabâṭabâ’î
[Ṭabâṭabâ’î, Mîzân, s. 2/199]

Ṭabâṭabâ’î explique la place finale de la demande de pardon. Après l’accomplissement des rites, Dieu n’ordonne pas l’autosatisfaction, mais l’humilité. Même après avoir obéi, le croyant reconnaît ses manquements, ses distractions, ses imperfections. Le pèlerinage ne se clôt donc pas sur un sentiment de réussite, mais sur un retour à Dieu, conscient de sa dépendance et de sa fragilité.

Résonnances contemporaines

Ces versets montrent que le pèlerinage n’est pas un enchaînement de gestes sacrés déconnectés de la vie réelle. Il est une synthèse de l’Islam tout entier. Il impose une discipline corporelle, mais il éduque surtout le comportement, la relation aux autres et le rapport au monde. Le pèlerin apprend à obéir, mais aussi à patienter, à se maîtriser et à vivre en foule sans écraser autrui.

Le Coran refuse deux dérives opposées. D’un côté, il refuse un ritualisme mécanique où l’on accomplit des gestes sans transformation intérieure. De l’autre, il refuse une spiritualité hors-sol qui mépriserait les contraintes matérielles, le travail et l’économie. Le pèlerinage devient ainsi un espace de réconciliation entre le sacré et le quotidien, entre la dévotion et la responsabilité.

Dans un monde où les grands rassemblements deviennent souvent des spectacles ou des performances, ces versets rappellent que la valeur du hajj ne se mesure ni au nombre de photos ni à l’émotion du moment, mais à ce qu’il produit après le retour. Celui qui revient du pèlerinage sans avoir appris la patience, la retenue et l’humilité n’a pas manqué un rite, mais son sens. Et c’est pourquoi le texte se termine par le pardon : non comme un détail final, mais comme la clé de toute transformation authentique.

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