Sourate Al-Baqara [2/213 à 215]

 Sourate Al-Baqara [2/213 à 215]
Bloc 59 Versets 2/113 à 115

Traduction du sens des versets
{113} Les Juifs disent : « Les Chrétiens ne tiennent sur rien. » Et les Chrétiens disent : « Les Juifs ne tiennent sur rien. » Pourtant, ils lisent tous le Livre. Ainsi parlent ceux qui ne savent pas, comme ils parlent. Mais Dieu jugera entre eux, le Jour de la Résurrection, sur ce en quoi ils divergeaient. {114} Et qui est plus injuste que celui qui empêche que l’on mentionne le nom de Dieu dans Ses mosquées, et qui s’efforce de les détruire ? Ceux-là n’y entreront qu’avec crainte. Ils auront l’ignominie ici-bas, et un immense châtiment dans l’au-delà. {115} À Dieu appartient l’Orient et l’Occident. Où que vous vous tourniez, là est la Face de Dieu. Dieu est immense, omniscient.

Translittération phonétique
{113} wa qâlati al-yahûdu laysati al-naṣârâ ‘alâ shay’in wa qâlati al-naṣârâ laysati al-yahûdu ‘alâ shay’in wa hum yatlûna al-kitâba ka-dhâlika qâla alladhîna lâ ya‘lamûna mithla qawlihim fa-allâhu yaḥkumu baynahum yawma al-qiyâmati fîmâ kânû fîhi yakhtalifûn {114} wa man aẓlamu mimman mana‘a masâjida allâhi an yudhkara fîhâ ismuhu wa sa‘â fî kharâbihâ ulâ’ika mâ kâna lahum an yadkhulûhâ illâ khâ’ifîn lahum fî al-dunyâ khizyun wa lahum fî al-âkhirati ‘adhâbun ‘aẓîm {115} wa li-allâhi al-mashriqu wa al-maghrib fa-’ayna mâ tuwallû fa-thamma wajhu allâh inna allâha wâsi‘un ‘alîm

Exégèse des quatre grands commentateurs
Fakhr ad-Dîn ar-Râzî
[ar-Râzî, Mafâtîḥ, s. 2/113–115]

Le verset 113 met en scène une querelle symétrique entre communautés qui possèdent pourtant une Révélation. Chacun nie la validité de l’autre tout en lisant le Livre, preuve que la divergence ne vient pas du texte, mais de l’orgueil communautaire. Dieu retire à ces groupes le droit de juger : le jugement final Lui appartient seul.

Ar-Râghib al-Iṣfahânî
[al-Iṣfahânî, Mufradât, racines kh-r-b / dh-k-r]

Empêcher que le Nom de Dieu soit invoqué dans les mosquées ne se limite pas à une destruction matérielle. Toute entrave au rappel, toute profanation du sens, toute transformation du lieu sacré en espace de peur ou d’exclusion relève de la kharâb (destruction) spirituelle, bien plus grave que la ruine des pierres.

Muḥammad al-Ṭâhir Ibn ‘Âshûr
[Ibn ‘Âshûr, Taḥrîr, s. 2/115]

Le verset 115 transcende les polémiques rituelles. En rappelant que l’Orient et l’Occident appartiennent à Dieu, le Coran désamorce toute absolutisation de la direction ou du lieu. La Face de Dieu ne se confond ni avec une géographie ni avec une exclusivité confessionnelle.

Muḥammad Ḥusayn Ṭabâṭabâ’î
[Ṭabâṭabâ’î, Mîzân, s. 2/114–115]

Le crime évoqué au verset 114 vise le cœur même de la religion : faire obstacle à la relation entre Dieu et les hommes. Le verset 115 vient en contrepoint rappeler que la présence divine n’est jamais prisonnière des murs, mais accessible à toute intention sincère.

Hadîth thématique

« Toute la terre m’a été rendue pure et lieu de prière. Où que se trouve un membre de ma communauté au moment de la prière, qu’il prie. »

[Ṣaḥîḥ al-Bukhârî, ḥadîth ṣaḥîḥ n°335 ; Ṣaḥîḥ Muslim, ḥadîth ṣaḥîḥ n°521]

Ce ḥadîth confirme et éclaire le verset 115. La sacralité ne réside pas exclusivement dans l’édifice, mais dans l’acte d’orientation du cœur. La mosquée est honorée par le rappel ; mais la Face de Dieu embrasse toute la création lorsque l’intention est droite.

Résonnances contemporaines

Ces versets proposent une lecture radicalement lucide des conflits religieux. Le Coran ne nie pas l’existence des divergences, mais il en dévoile la racine : l’orgueil communautaire et la prétention à monopoliser la vérité. Lorsque la foi devient un drapeau identitaire, elle cesse d’être un chemin vers Dieu et se transforme en instrument de négation de l’autre.

L’accusation portée contre ceux qui empêchent le rappel de Dieu dépasse largement la destruction physique des lieux de culte. Elle vise toute instrumentalisation du sacré : mosquées fermées par la haine, lieux de prière confisqués par décision étatique, espaces religieux transformés en frontières symboliques. Empêcher l’invocation, c’est s’opposer à la vocation même de la religion.

Le rappel final sur l’Orient et l’Occident vient réordonner le regard. Dieu n’est pas là où l’on exclut, mais là où l’on s’oriente sincèrement. La foi ne consiste pas à défendre un espace, mais à habiter le monde avec une conscience tournée vers Dieu. Celui qui prétend protéger le sacré en étouffant le rappel le détruit en réalité.

Dans un monde fracturé par les conflits se présentant comme religieux, ces versets réaffirment une vérité essentielle : Dieu ne se laisse pas enfermer dans nos affrontements sectaires. Là où Son Nom est invoqué avec vérité, là est le sanctuaire. Et quiconque transforme la religion en outil d’exclusion se dresse, en réalité, contre Dieu Lui-même.

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